Culture

Ar Guens Jean Mary, écrire depuis la frontière

Le thème n'est pas un slogan décoratif pour ce poète-dramaturge installé à Jacmel : toute son œuvre repose sur une conviction, celle que la création est un acte de survie, un moyen de remettre en circulation des vies que l'oubli menace. Ar Guens Jean Mary se définit d'abord comme poète, mais son parcours déborde largement le recueil. Licencié en Sciences de l'Éducation, il poursuit actuellement un Master 2 en Gouvernance éducative à l'Institut Universitaire des Sciences. Cette double appartenance, entre monde de l'éducation et monde des lettres, n'est pas anodine : elle nourrit un rapport à la transmission et à la parole partagée que l'on retrouve dans ses ateliers d'écriture. Sa bibliographie poétique compte cinq recueils. Le Nil noir de la vallée blanche paraît en 2017, suivi de À la poésie blessée par balles en 2019 et de En plein cœur du Je en 2021. S'y ajoutent La bouche du poète n'est pas un anus ordinaire, titre-manifeste qui dit assez le refus de la préciosité, et Nage libre, à paraître aux Éditions Atlantiques Déchaînées. Il écrit aussi en créole haïtien : son livre Wòch se premye pwen m voye deja a reçu en 2022 le Prix international de l'invention poétique, décerné lors du Festival Mai.Poésie de l'association Balisaille, en Martinique, et a été salué par la critique haïtienne. Ce travail de la langue s'est ouvert très tôt à d'autres scènes. Ancien boursier du Festival Quatre Chemins en 2020, il a obtenu en 2021 le 2e Prix Normandie du concours international Chansons sans Frontière. En juin 2023, la bourse UNESCO TRANSCULTURA lui a permis de représenter Haïti au 40e Marché de la Poésie, aux côtés de poètes des Caraïbes anglophones. Depuis 2023, il collabore avec le Festival Théâtre de l'Université Laval, auprès d'artistes sonores et visuels. C'est peut-être avec l'opéra que sa voix a pris la plus grande ampleur. Avec la metteuse en scène hongroise Franciska Éry et le compositeur britanno-chinois Alex Ho, il a coécrit Étape par étape (Step by step), présenté à l'Opéra Comédie en 2023 avec les chanteurs et musiciens de l'Opéra Orchestre National Montpellier Occitanie, puis SEISME. Cette seconde œuvre, nominée au Prix Digital FEDORA 2022, a été jouée à l'Opéra Montpellier en 2024. Auteur du texte et slameur, il y prête sa voix à un dispositif immersif où les mots, projetés en mapping sur les murs, dialoguent avec la musique, la lumière et le design sonore. Le poète n'y est plus seulement celui qui écrit : il est un corps parlant dans l'espace. Son écriture dramatique a été consacrée en 2025 : il est lauréat du prix ETC Caraïbe pour Sueur Anonyme, texte francophone lu en novembre 2025 au Théâtre Aimé Césaire, en Martinique, dans une lecture dirigée par José Exélis, avec quatre interprètes et un accompagnement musical de Jeff Baillard. La pièce était programmée en lecture aux Zébrures d'Automne, à Limoges, en septembre 2026. La même année, l'Organisation internationale de la Francophonie lui a accordé la bourse « Soutien à la mobilité des artistes et à la circulation des biens » pour Le procès d'Émilie Schrödinger, un projet consacré aux migrations allemandes en Haïti à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Là encore, il s'agit d'aller chercher une histoire peu racontée, de lui donner des visages. Tous ces chantiers répondent à une même poétique. Sa démarche naît, dit-il, « des voix qu'on n'entend plus, des anonymes que l'Histoire abandonne ». Il parle d'une « parole fragile mais obstinée », de textes qui explorent « les gestes brisés du quotidien et les traces que le temps grave dans la chair ». Théâtre, poésie, opéra, chronique d'opinion : autant de manières, dit-il, de « parler au monde sans crier », de dire ce qui dérange sans élever la voix. Son écriture se veut un pont « mince mais obstiné » entre la solitude et la foule, entre les histoires que l'on tait et le présent qui exige qu'on les raconte. • Les méduses d'Anse-à-Pitres : la nouvelle comme geste politique C'est dans cette ligne que s'inscrit le projet mené pendant la résidence. Les méduses d'Anse-à-Pitresest un projet d'écriture et de recherche consacré à la nouvelle, cette forme brève qui a longtemps traversé la littérature haïtienne avant d'être reléguée dans l'ombre du roman. L'ambition est double. Littéraire, d'abord : redonner à la nouvelle sa densité politique et poétique, en faire un récit capable de saisir un geste, un regard, une colère rentrée, et d'en faire un monde. Politique, ensuite, mais sans slogan : par la présence plutôt que par le discours. Le choix du lieu en est la clef. Entre 2024 et 2025, l'auteur fréquente assidûment Anse-à-Pitres lors d'ateliers d'écriture créative menés avec des organisations de Thiotte. Il y a découvert une réalité du Sud-Est qui n'apparaît presque jamais dans les médias ni dans la littérature contemporaine, alors que l'imaginaire collectif reste aimanté par Port-au-Prince. S'installer dans cette ville frontalière, où s'entrelacent commerce, migration, tensions politiques et solidarités ordinaires, c'est déplacer le centre de gravité du récit national et écrire depuis la frontière, là où les identités se frottent, se négocient, se blessent et parfois s'inventent. Les objectifs étaient précis : approfondir l'observation de terrain, recueillir des récits de vie, comprendre les dynamiques humaines qui structurent la ville, puis transformer cette matière en fictions courtes, à la fois drôles et tragiques, traversées par l'amour, la colère populaire et la condition féminine. Il s'agissait, selon ses mots, d'écrire sans trahir ni caricaturer, pour dessiner une autre cartographie sensible du pays, où la boue, la fatigue et la lutte quotidienne n'effacent pas le rêve d'habiter dignement le monde. Le mot « méduses » porte plusieurs strates. C'est d'abord la créature marine, translucide, portée par les courants mais capable de brûlure : douceur apparente, puissance cachée. C'est aussi Méduse, la Gorgone dont le regard pétrifie. L'auteur rappelle qu'avant la malédiction, elle était une jeune femme, devenue monstre par une violence subie. Son regard peut alors se lire comme un renversement : celle qu'on voulait réduire devient celle qui arrête, qui fige, qui oblige à voir. Il rattache cette figure aux lessivières et aux Madan Sara de la ravine sous le pont frontalier, silhouettes souvent anonymes du paysage économique, invisibles aux discours dominants. Si l'on soutient leur regard, écrit-il, quelque chose en nous se transforme. Le projet repose sur cette tension entre fragilité sociale et force symbolique, entre invisibilité apparente et pouvoir de révélation. Et comme dans le mythe, il faut un détour, un miroir, pour approcher sans trahir : l'écriture doit être ce miroir, attentive à ne pas pétrifier celles qu'elle évoque. En choisissant la nouvelle et la frontière, Ar Guens Jean Mary prolonge ce qu'il fait depuis ses premiers recueils : refuser l'effacement. Dans un monde saturé de bruit, son art est un art de l'attention, et c'est là que son travail rejoint le thème de cette édition. Écrire les vies que l'on ne regarde pas, c'est affirmer qu'elles comptent, et que l'art, tant qu'il les nomme, reste vivant contre la mort. John Stanley Saint Pierre

Culture

Pierre Jean Dieubon, une figure de l’art contemporain haïtien

Journaliste, peintre et historien de l’art, Pierre Jean Dieubon construit son parcours à la croisée de l’image, de la mémoire et de la transmission. Chez Pierre Jean Dieubon, les métiers ne semblent jamais vraiment séparés. Journaliste, peintre, historien de l’art et ancien enseignant, il évolue dans plusieurs espaces, mais avec une même préoccupation : regarder, comprendre et transmettre. Depuis quelque temps, il travaille à la Télévision nationale d’Haïti (TNH), où son expérience journalistique prolonge naturellement son rapport à l’image et au récit. Avant cela, son parcours pédagogique l’a conduit au Centre d’Art et à l’École nationale des arts (ENARTS), où il a enseigné à de jeunes générations appelées à prendre part à la vie artistique haïtienne. Peindre ce que le regard rencontre Dans sa peinture, Jeandieubon accorde une place particulière aux visages. Ils apparaissent nombreux, rapprochés, parfois presque confondus dans une même matière picturale. La couleur devient alors langage : le rouge, le bleu, le jaune ou les zones plus sombres participent à une composition où l’humain semble constamment partagé entre présence individuelle et appartenance collective. Ses tableaux ne cherchent pas uniquement à représenter. Ils interrogent le regard. Derrière les figures, on peut percevoir des fragments de mémoire, des tensions humaines et une certaine manière d'observer la société. L’histoire de l’art lui offre, dans cette démarche, une autre profondeur. Connaître les formes, les mouvements, les ruptures et les héritages permet de comprendre que toute image porte une mémoire. Le peintre ne crée donc jamais complètement en dehors de son époque : il dialogue avec ce qui l’a précédé tout en cherchant sa propre voix Transmettre pour faire durer L’enseignement constitue une autre dimension importante de son parcours. Au Centre d’Art comme à l’ENARTS, transmettre ne signifie pas seulement apprendre une technique. C’est aussi former le regard, encourager la recherche et donner aux jeunes artistes les moyens de comprendre leur propre langage. Cette expérience pédagogique rejoint son travail de journaliste. Dans les deux cas, il s’agit de rendre accessible une réalité, de l’observer avec attention et de lui donner une forme. La télévision, elle, impose le mouvement, l’actualité et la parole. La peinture ralentit le temps et conserve les traces. Entre les deux, Jeandieubon trouve un territoire commun : le regard porté sur l’humain. Jeandieubon peut ainsi se lire comme une circulation entre plusieurs formes de connaissances. Le journalisme l’inscrit dans le présent ; la peinture lui permet de transformer le regard en matière ; l’histoire de l’art lui donne la mémoire ; l’enseignement inscrit son expérience dans la transmission. C’est peut-être là que réside la singularité de son parcours. Il ne s’agit pas simplement d’accumuler des fonctions, mais de faire dialoguer plusieurs manières de comprendre le monde. Chez l'artiste le tableau devient une mémoire silencieuse, la caméra un témoin du présent et l’enseignement une manière de prolonger le regard. Trois pratiques, trois langages, mais une même quête : observer le réel pour mieux en révéler les traces. Godson MOULITE

Opinion

Je ne suis pas votre Haïtien !

Au-delà de leur simplicité apparente, des discours ont teneur de grands dangers idéologiques. Parmi ces discours, on peut compter celui-ci qui se donne pour du nationalisme : « un tel représente Haïti dans tel pays ». Cette parole nous revient souvent ces derniers temps. Pas mal de cas de jeunes talentueux ou pas qui ont été faits iconiser par leur saut vers l’extérieur. On comprend bien cette nécessité de bon nombre de se solidariser à la reconnaissance des autres. Il est vrai qu’indistinctement tout peuple est porteur de connaissances et d’arts qui devraient être relativement valorisés. Le souci n’est pas là. Le problème se trouve dans le racisme et l’ethnocentrisme en soubassement à ces discours. Les quelques lignes à venir ne feront que reprendre des idées déjà articulées autour de questions semblables à la nôtre dans un contexte beaucoup plus spécifique (spécificité sur la chose haïtienne, spécificité sur le contexte des discours sur la représentation et la tyrannie de l’appartenance et de la solidarisation). Adjaz Ahmad, de répondre à Jameson sur son approche de « l’Allégorie nationale dans les narratifs du Tiers-monde » traite de ce genre de question dans un cadre assez large. Cette approche raciste et ethnocentrique, il faut la voir dans une double-articulation : 1- Une lecture homogénéisante de la pensée scientifique, académique, politique, économique et les expressions artistiques des Haïtiens. Que ce soit en art, en science ou autres domaines, l’Haïtien qui parvient à se faire une reconnaissance à l’extérieur est la voix de tous les haïtien. L’être haïtien est à ce moment-là une singularité réductible. La pensée haïtienne ne serait, dans cette démarche, qu’une masse homogène. Autant pour les expressions artistiques. Le pire dans tout ça, c’est la tyrannie de l’appartenance et la tyrannie de la solidarisation : un haïtien doit (selon que le supposent beaucoup) se revendiquer de ou applaudir tout ce qui se donne pour haïtien sans aucune considération des divergences idéologiques ou d’appartenance de classe etc. Malheureux de le dire, même Dessalines n’est pas revendiqué de tous les Haïtiens. Qui va faire la guerre à ceux qui, perchés du haut de leur mulâtrisme, préfèrent Pétion à Dessalines ? La liberté d’opinion est la moindre des choses. Considération que ne font pas les blancs racistes. Des noirs, aveuglés par une forme d’essentialisme dans leur rapport se voient sujets de cette tyrannie d’appartenance et de solidarisation. Des haïtiens ne sont pas épargnés par cela. 2- Le penseur, l’artiste ou n’importe quelle personne haïtienne ne serait capable de porter des choses autre que son haïtianité. Derrière ces discours sur la représentation, il y a cette idée que la personne haïtienne porteuse de talent ou de culture quelconque n’est porteuse que d’Haïti. C’est là un grand problème. Il est à voir là le refus de la dominante du fait que l’autre puisse participer de l’universel. Tout peuple est producteur de contradiction. Aucune société n’assure la fidélisation de ses sujets à un unique mode de penser, de voir et d’agir. Ce principe est valable pour toutes les sociétés du monde. Du coup, aucune d’entre elles ne peut se voir réduire à une simple voix. Toute culture est vaste et porteuse de contradictions internes. On va plus loin pour dire qu’aucune culture/peuple n’est réductible à elle/lui-même. Elles/ils participent toutes/tous de la grande structure projection/reflet que constitue le monde. Nous, Haïtiens, avons pris, au cours de notre histoire, reprenons et reprendrons à chaque fois le droit de pouvoir dire « celui-ci/celle-ci n’est pas mon Haïtien (ne) ». Nous nous sommes (majoritairement) revendiqués de Dessalines, de Jacques Stephen Alexis, de Frankétienne, de Philoctète (pour ne citer que ceux-là) sans attendre l’avis d’institutions étrangères ou que quelqu’un nous fasse la tyrannie de l’appartenance ou de solidarisation. Encore une fois, nous prenons le droit de dire « Monsieur/madame, je ne suis pas votre haïtien et aucun haïtien n’est élu haïtien de tous les haïtiens ». Rosemond Doirin

Opinion

Cap vers le spectacle des urnes

Deux mille gourdes, les frais à payer pour sortir de la Route de l'Aéroport à l'APN (mille pour le moto, et mille pour y rentrer). Puis, l'urgence de s'entretuer pour enfin embarquer le bateau qui nous amènera à Petit-Goâve. Ils sont environ une centaine, certains ouvrant des draps sous des voitures transportées par le navire, d’autres affrontant impuissamment le soleil ; le plus dur n’est point le soleil, mais de courir le risque de rater le voyage. Le désespoir est évident même dans les rires de ceux qui se la jouent cool. Et la frustration que certains ne peuvent cacher longtemps, qui explose en injures contre l'autre partageant la même misère; pour une fois, l'État, le gouvernement s'en sont échappés bel. D'autres, inébranlables, même face au fait de voyager comme des sardines — pour reprendre la dame qui maudit tout, tout au long du voyage : Dieu, l'Église, le peuple... — jouent, rient, boivent, discutent de football : le Real fera cette année encore une saison blanche et Mbappé sera cette année Pichichi. Des enfants dorment à même le sol, parce que leurs parents ignorent la réalité des exigences d'un tel voyage. Alors que tous, Premier Ministre, ministres, journalistes de l'équipe, candidats potentiels, ne meurent que du rêve de la joute électorale. Tandis que la Route nationale numéro deux reste encore fermée; les gangs armés festoient dans les lieux qu'ils occupent, et les forces de l'ordre, égales à elles-mêmes, continuent à jouer au jeu du chat et de la souris. Demain, d'autres enfants de cette terre feront le même jeu : s'entretuer pour monter à bord du navire. Certains prieront : Dieu est la solution à tous les maux. D'autres se mettront, soit par frustration, soit par besoin de révolte, à tout maudire et à attribuer à tous la culpabilité. D'autres, imperturbables, riront, discuteront de politique, de tel joueur qui a fini homme du match ou d'autres choses qu'ils jugeront nécessaires. Et le quotidien, comme tel, persistera, en attendant le prochain gouvernement, s'il y en aura, bien évidemment, un autre. Karl Peter Laurince BERNADIN

Sport

Messi, Messi, Messi!

Le mondial touche à sa fin. Je suis balloté entre déception et émerveillement. Je suis déçu du parcours de mon pays torpillé par les choix tactiques douteux de son entraîneur et l’extase devant l’excellence d’un homme: Leonel Andrès Messi Cutticcini, désormais la Pulgoat ( anagramme de Pulga-puce- et de Goat, Greatest player of all time). Je demeure convaincu avec un sélectionneur plus respectueux de ses engagements envers la fédération haïtienne de football (FHF), les Grenadiers auraient réalisé un mondial de toute beauté. Ils ne se seraient pas contentés d’y participer. Cette coupe du monde me laisse, à cet égard, un goût d’inachevé. Mais, je garde espoir que la sélection nationale continuera à disposer de talents pour rivaliser avec les équipes de la Concacaf et pourra composter son billet pour le prochain mondial en 2030. La politique initiée par la FHF de rechercher les meilleurs joueurs haïtiens (ou nés de parents haïtiens en terres étrangères) évoluant à l’étranger aura été bénéfique à tous égards pour le sport roi en Haïti. D’autant que le PHTK et alliés après les stades invisibles poursuivent leur politique nécrosée en forçant les populations à l’abandon de régions entières pour échapper à la mort. Les bandits légaux nous coulent corps et biens au fond des flots de la bêtise, de l’avarice et de la mégalomanie. Il faudra maintenir le cap sur la recherche des talents confirmés et en gestation de la diaspora haïtienne. À mon sens, cette politique, si elle se systématise peut à la fois garantir à Haïti un rôle de premier plan dans la zone Concacaf et servir de voie exploratoire quant à la manière d’intégrer globalement les expatriés dans la gestion de la res publica. Car, le football a permis au pays de retrouver sa place dans le concert des nations, malgré nos dirigeants. La fédération ne doit pas surtout s’arrêter en chemin. Elle devra investir dans la durée en formant des cadres en tous genres pour l’avenir. Notamment, restructurer le championnat national, former les entraineurs haïtiens ainsi que gestionnaires des infrastructures nouvelles. Le tout dans une gestion transparente des fonds tant alloués par la Fifa et le gouvernement. Par ailleurs, je croyais avoir atteint le seuil maximal de satiété après le 18 décembre 2022. En effet, Messi ce jour-là est entré au panthéon du football mondial. Les dieux ont mis le monde à ses pieds. Tout avait été dit. Tout était terminé. Non !Non ! Non ! Il lui restait une dernière danse avant de raccrocher les crampons en sélection. Les match en phase de poule de l’albiceleste ont été acceptables. Ceux du second tour, inquiétants. Car, les argentins se sont difficilement imposés successivement contre le modeste mais vaillant Cap-Vert, l’Égypte et la Suisse. Face aux pharaons, ils ont remonté deux buts dans les derniers instants de la rencontre. Contre les Helvètes, l’expulsion puérile de l’attaquant Embolo leur ont rendu la tâche facile. Et puis, est arrivée la confrontation contre les Anglais. Là, les Gauchos ont montré leur véritable visage. Le faux-rythme imposé aux matchs précédents était une stratégie du staff technique. Les trente premières minutes ont été âprement disputées entre les représentants de la Couronne et les descendants d’Evita Péron. La guerre des Malouines se passait sous nos yeux, sur la pelouse de l’Atlanta Stadium. L’arbitre Ismail Elfath a usé de psychologie pour calmer la tension quasi palpable entre les deux équipes. La seconde période a été de toute beauté. Les anglais ont ouvert le score à la suite d’un long ballon de leur capitaine, Harry Kane, à destination de Bellingham. Ce dernier, adressa une passe à son coéquipier Rogers qui, d’un centre millimétré, mit en orbite le jeune Anthony Gordon. Le néo-catalan, catapulta le ballon au fond des filets de Emiliano « Dibu » Martinez. L’ailier anglais a été bien aidé par les errances défensives du latéral argentin, Molina. Pour beaucoup, le match était plié. L’Argentine ne possédait pas les ressources nécessaires pour revenir au score. Messi sans bruit, est sorti de sa lampe. Il avait, dès l’hymne argentin, montré toute sa détermination, toute sa rage. Cette rencontre face aux anglais, n’est pas qu’un simple match de football. C’est la guerre contre un ennemi honni qui a assassiné des centaines d’innocents. Pour les Argentins, le sang des leurs n’est pas encore séché par le temps. Le sera-t-il un jour ? Non. Peut-être si un jour les anglais décident de rétrocéder ces terres. Dos au mur, Leo Messi, comme à son habitude, a pris le destin des siens en mains. Devrais-je dire, dans ses pieds. Il s’est de nouveau déporté sur la droite de la défense anglaise, comme il l’avait fait contre les égyptiens, pour se transformer en rampe de lancement des assauts argentins. Ses centres au cordeau ont semé la panique chez ses adversaires. Au lieu de jouer crânement sa chance, l’entraineur britannique, Thomas Tuchel, a reculé faisant entrer en jeu pas moins de six défenseurs. Messi le virtuose a multiplié les appels sur le côté droit, rentrant parfois sur son pied gauche. A la suite d’un énième corner joué en deux temps, il a fixé deux adversaires et adressé un amour de ballon à Enzo Fernandez qui a crucifié le portier Pickford. Le match était relancé. Le quatrième arbitre ayant affiché neuf minutes de temps additionnel, la question était de savoir si les anglais allaient tenir jusqu’au coup de sifflet final. Ils n’ont pas tenu. Messi, à l’affut, a récupéré en dehors de la surface un ballon, consécutif à une frappe de Mc Allister repoussé miraculeusement par la base du poteau droit de Pickford que le latéral Spence a réussi à dégager en catastrophe. Il fixa ce dernier et le jeune O’Reilly pour centrer sur la tête de Lautaro Martinez. Reprise imparable de ce dernier. Deux buts à un. Cette nouvelle remontada témoigne de la force de caractère de cette équipe. Elle n’abandonne jamais. Elle fait preuve de solidarité, de hargne (grinta) et d’une grande combativité. Les footballers de la Plata défient à la fois les pronostics et les statistiques. En effet, je n’ai jamais assisté à une victoire argentine dans une compétition majeure quand elle encaisse un but la première. Cette sélection l’a fait à deux reprises dans ce mondial. Au-delà de ses victoires, l’équipe d’Argentine rappelle aux incrédules que le football, sport planétaire, repose sur des valeurs propres à chaque société. Ainsi, chaque pays s’exprime sur le terrain selon les us et coutumes du terroir. Autrement dit, le football est un savoir-faire et une manière d’être tant dans son approche que dans son expression. Un brésilien ne joue pas comme un argentin. Il en est de même d’un britannique et d’un espagnol. Les nombreux échecs de Messi en sélection ont été le fruit d’un choc culturel du jeune catalan qu’il était découvrant le football argentin[1]. Il s’est adapté grâce au staff technique. Et, ses coéquipiers se sont adaptés aussi à son jeu. Cet interactionnisme argentin leur a permis de remporter quatre titres et d’accéder à une nouvelle finale de coupe du monde. Messi est devenu un joueur roublard, capable de se coucher pour gratter quelques secondes et permettre à son équipe de respirer. Avant lui, un certain Diego Maradona agissait ainsi. Je l’ai vu, en fin de partie, hier, tomber en se saisissant du ballon des deux mains, comme son illustre devancier. Pour les amants des statistiques, Messi a marqué jusqu’ici huit buts etassisté quatre fois ses coéquipiers. Mais, au-delà des chiffres, il y a l’intangible. Les dribbles, les feintes, les signes placements et replacements des partenaires, et surtout l’intelligence de pouvoir lire le jeu en temps réel. Je crois qu’avec Messi le monde est à court de qualificatifs et de comparaison. Je vous le dis : je n’ai plus de mots pour exprimer ce qu’il représente ni ce qu’il réalise sur le terrain. La concurrence est balayée. Éteinte. Après tout, Messi a repoussé les limites de son sport en défiant l’âge. Il n’a certes plus ses jambes de vingt ans et ne peut donc plus accélérer comme avant. Pourtant, il maitrise mieux qu’avant le terrain. Il anticipe le placement de ses adversaires et sait comment positionner ses partenaires. Quand tout va mal dans le camp albiceleste, Messi ne se défile pas. Il prend ses responsabilités. Leo est devenu Messi Football. Et ce peu importe le résultat de la finale contre ses frères espagnols dimanche. *** 1- Lisez à ce sujet Patrice Dumont dans son ouvrage Messi et le choc culturel entre le Barca et l’Argentine.