Changer le comportement public en période du coronavirus, le gouvernement haïtien peut se référer à la Nudge Theory.

“Economics is a way of thinking, a tool for decision-making and a basis for action”



Depuis décembre 2019, l’humanité fait face à l’épidémie du Coronavirus qui a été finalement classée au stade pandémique ce mois de mars 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Tous les continents, particulièrement l’Asie et l’Europe, sont touchés par cette maladie dont les effets économiques escomptés seraient pires que ceux de la crise de 2008 selon plusieurs experts. C’est un moment spécial dans l’organisation politique, économique et sociale de l’humanité, notamment dans celle de l’Occident. C’est peut-être un moment de déconstruction de plusieurs paradigmes, qui, jusque-là, de manière très éclectique, se voulaient pensée unique. C’est une crise sanitaire certes, mais qui probablement pourrait déboucher sur une crise bien plus grave, une crise sociale. Les gouvernements, partout dans le monde, doivent s’armer des outils de politiques publiques (policy tools) adéquats pour répondre face à la pandémie.

Mondialisation, liberté, politique discrétionnaire et d’autres sagesses du même ordre sont désormais remises en question à un degré plus grand que jamais. C’est probablement le retour aux vieilles ‘’ Big Stick Policies’’, où l’Etat jouait un rôle de premier plan. Les pays qui ont, jusque-là, réussi à remporter quelques victoires sur la pandémie, comme les pays asiatiques du Sud-Est (là où l’épidémie a commencé) ne disposent pas d’une gouvernance orthodoxe. L’autorité publique y est forte, agile et technocratique. Cela tend à légitimer, chez plusieurs théoriciens et praticiens de la gouvernance, l’idée d’un rejet de la démocratie type Occidental qui s’apparente davantage à ce que les politologues appellent « démocratie illibérale », pour des formes de gouvernance moins orthodoxe. Toutefois, qu’elle soit démocratique ou pas, libérale ou paternaliste, le pari pour tout type de gouvernance est de contrer efficacement la propagation du covid-19; cela se fera nécessairement par un comportement public responsable.

Les pouvoirs publics, face à la pandémie, supportent des coûts financiers et logistiques énormes. Garantir des soins, la mise en quarantaine et le confinement n’est pas chose facile. Il faut jouer avec les habitudes des gens, qui, dans bien des cas, ne sont pas conformes par rapport aux comportements nécessaires pour limiter les dégâts de la pandémie. Partout dans le monde, des mesures d’ordre régulateur sont prises. Mais le respect de ces principes fait face à des problèmes d’agence et de leadership de haute taille. Ce problème de comportement public est loin d’être étrange à la théorie économique. En effet, que ce soit en termes de taxation, d’épargne, de consommation, etc… l’économie, comme manière de pensée (sa définition la plus juste selon Paul Heyne), apporte son quote-part dans le débat public. L’ensemble des idées sur le comportement de la discipline de Manchester peut être divisé en deux : orthodoxe et hétérodoxe.

La partie orthodoxe ou néoclassique asserte que les gens sont toujours en mesure de prendre les meilleures décisions car disposant, sans coût, de toutes les informations. Cette tendance assimile, dans ses modèles mathématisés, l’homme réel à ce qui a déjà été connu depuis John Stuart Mill, comme l’HomoEconomicus. Ce gentleman qui prendrait les meilleures décisions dans n’importe quelle situation (pas seulement des situations économiques) en toute liberté. Ce modèle, dit de mauvaise psychologie (Frey 1997), est certes utile mais incomplet, pour comprendre la complexité du comportement de l’homme réel. Sa conclusion, loin d’être évidente, est que les gens répondent aux incitations qu’ils font face. En ce sens, il renvoie d’utiliser, pour changer le comportement public, des outils comme les amendes, la dissuasion, la prison ect… Toutefois, ses outils ne sauraient remédier à la complexité du problème de comportement. Le contrôle de ce dernier nécessite à la fois des interventions type dissuasif que persuasif. Ainsi, dans la seconde moitié du 20ème siècle et plus tard en 2010, la théorie économique observait de profondes modifications avec la parution d’un célèbre ouvrage du Nobel de 2017, Richard Thaler et de son ami, juriste à Harvard, Cass R. Sustein, Nudge : Improving Decisions about Health, Wealth and Hapiness.

La ‘’Nudge Theory’’, peu connue dans le milieu intellectuel francophone, pose des assertions simples, dont l’une jugée souvent comme noble, est que nous, les humains, avons une rationalité limitée (Bounded Rationality). Cela implique que nous faisons souvent des erreurs, connues depuis le Romain Sénèque, comme un pan non négligeable de notre nature. Nudge est un concept en science du comportement, en théorie politique et en économie comportementale qui propose un renforcement positif et des suggestions indirectes comme moyens d’influencer le comportement et la prise de décision de groupes ou d’individus. Le but de la Nudge Theory est d’aider les gens réels et faillibles, à faire de meilleurs choix sans enlever leurs droits ou leurs capacités de choisir. Souvent, nous agissons à l’encontre de notre bien-être, que ce soit dans ce que nous consommons, le rythme avec lequel nous dépensons, nos habitudes quotidiennes ect… La Nudge Theory opère ainsi un jumelage, que Thaler lui-même appelle paternalisme libertaire, entre la liberté de choisir type Fridmandien et du paternalisme type communiste. Elle vise à modifier le format de nos réalités afin de nous conduire à prendre les meilleurs choix pour améliorer notre bien-être.

Face à la menace de la propagation rapide du Coronavirus, beaucoup d’opérations nouvelles, soit par essence ou en termes d’intensité sont importantes pour sauver la vie des gens. L’Italie, qui, depuis quelques jours, a franchi la barre des 4 000 morts (plus qu’en Chine), a commis l’erreur d’un comportement public non responsable en minimisant l’ampleur potentielle du virus. Si nous restons dans les lentilles de la Nudge Theory, un tel comportement public est très probable, car souvent, les gens se comportent en imitant d’autres gens dont les comportements ne sont pas forcément authentiques ou optimal, dans le sens néoclassique du terme. Le Royaume-Uni, depuis 2010, a créé son ‘’Behavioral Insights Team’’, non officiellement connu comme le ‘’Nudge Unit’’. Le gouvernement britannique se réfère beaucoup aux idées et aux outils des sciences du comportement pour faire face à la propagation du virus sur son territoire en opérant des changements dans le comportement public. D’autres pays, comme l’Australie et les USA (sur Obama) disposent d’une telle unité dans leur arsenal de gouvernance. Le Rwanda, bien que n’ayant pas une unité comportementale, se réfère au temps du Coronavirus, aux idées simples de l’économie comportementale capables de sauver des centaines voire des milliers de vie.

Des actions simples pour inciter les gens à améliorer leur hygiène de vie, particulièrement se laver les mains, rester à la maison et renoncer à l’habitude de se toucher le visage sont appliquées avec beaucoup d’efficacité en Angleterre. La distribution de récipients spécifiquement dédiés au lavage des mains aux ménages les aide à améliorer cette pratique. En outre, des études montrent qu’en moyenne, les gens touchent leurs visages 20 fois par heure, notamment lors de l’exécution de tâches de type bureau (AJIC, 2014). Les gens touchent à leur visage sans s’en rendre compte, c’est hors de leur contrôle conscient. Ainsi, des mesures de renforcement social, comme inviter son collègue ou un membre de sa famille de répéter visage à chaque fois que nous avons l’intention de le toucher peut beaucoup aider. Avoir aussi un mouchoir propre disponible ou toucher son visage avec les parties de ses mains les moins exposées au virus ne sont pas à négliger.

En Haïti, après l’enregistrement des deux premiers cas de Covid-19 dans le pays, le gouvernement est dans la nécessité de réinventer son leadership pour protéger ses citoyens. Le président a vite pris une mesure de couvre-feu ce vendredi 20 mars tout en invitant la population à rester confiner chez elle. Ce sont des mesures importantes dont le suivi n’est pas sans coût. Des mesures simples peuvent aider les gens, à changer leurs habitudes pour renforcer leur système immunitaire. Dans le cas du confinement, plus d’électricité à un horaire stratégique surtout, peut dégager nos rues. Dans le cas des mesures d’adoption de subventions, il serait préférable de les appliquer à des produits pouvant renforcer la santé déjà précaire de la population.

En somme, l’idée est d’interpeller le gouvernement haïtien à être plus stratégique dans les dispositions qu’il prend pour contrer la propagation du coronavirus en aidant les gens à faire de bons choix. Les pratiques sont généralement simples, des ateliers de travail entre des professionnels de disciplines diverses peuvent faire des idées qui vont aider nos compatriotes, souvent faillibles. Ce n’est pas aussi évident de convaincre les gens de se laver régulièrement leurs mains, de rester chez eux ou d’adopter d’autres comportements adéquats sans des actions concrètes. Il est encore plus facile de convaincre les haïtiens, déjà étranges à leurs droits les plus fondamentaux de rester chez eux rien qu’en leur accordant des basiques. Plus de l’électricité à des heures de la journée, des films télévisés pour enfants et adultes, de l'internet rapide, des scènes d’adoration télévisée pour les religieux, des catalogues de jeu pour famille et bien d’autres actions simples pourraient avoir des effets déterminants dans la lutte contre la propagation du coronavirus tout en maintenant, il faut le rappeler, des mesures dissuasives.

Economie
 2020-03-25 | 1

Johnny Joseph

Applied Economist, co-founder of Catch Up Haïti, Consultant at Group Croissance.

Voir tous les articles de Johnny Joseph

Partager sur :

Laisser un commentaire

FRANÇOIS Jeridson

Excellent travail !

Le 07/06/2020 à 05:05:10