Crime organisé en Haïti, le pire est-il à venir ?



La société haïtienne, nous semble-t-il, est entrée dans une ère de crime. La société est de plus en plus criminogène. Des crimes, à faible résonnance, sont commis quotidiennement et un peu partout dans notre société. D’autres crimes, à forte résonnance, sont commis de temps en temps, notamment à Port-au-Prince. Certains de ces crimes sont regardés comme des crimes mineurs tandis que d’autres sont considérés comme des crimes majeurs. À ces petits crimes, petits car dans la perception collective ce sont des citoyens anonymes qui en sont les principales victimes, nous répondons généralement par l’indifférence. Aux grands crimes, grands seulement en raison du statut social de la victime, nous répondons avec un certain émoi, l’espace d’une journée, avant de reprendre notre routine.

Voilà donc une bien triste réalité qui en cache une autre beaucoup plus terrifiante. En fait, Haïti est entré dans une ère de crime organisé et de création de milieux criminels multivariés. Tremblay (1989) (1) définit le milieu criminel comme « l'ensemble des interactions directes ou indirectes entre individus ayant choisi de participer de façon relativement régulière à un ensemble variable d'activités criminelles. » Ainsi, que ce soit dans la haute société haïtienne, celle constituée sur les hauteurs de Port-au-Prince, ou dans les quartiers populaires, il s’y mène un ensemble d’activités criminelles rendues possibles par la création d’un réseau d’interactions entre les élites et des individus de la masse. Celles-là conçoivent le besogne tandis que ceux-ci l’exécutent sans autre forme de procès. Ces milieux criminels sont organisés de manière telle que certains auteurs parlent d’aristocratie du crime.

Dans la réalité, l’aristocratie du crime renvoie à des organisations de mafias ne constituant qu’une infime partie des activités criminelles mais dont l’extrême organisation les place en haut de la pyramide du crime. Selon Jean-François Gayraud (2), nombre de ces organisations sont polycriminelles, s’investissent dans des activités en fonction non pas de leurs préférences, mais d’opportunités et des incitations économiques, selon un ratio coût/bénéfice. Donc, les crimes en provenant de l’aristocratie du crime doivent être analysés en fonction des bénéfices susceptibles d’être générés par la mort de la victime.

La création des milieux criminels engendre des tueurs à gages. Ceux-ci constituent une main d’œuvre à part entière sur le marché du crime. Aussi, certains acteurs haïtiens se sont lancés dans un processus systématique d’utilisation de tueurs à gage dans la gestion des conflits sociaux dans ses dimensions idéologique, politique, économique. Cela peut s’illustrer par l’assassinat de plusieurs citoyens d’une balle à la tête dans les manifestations anti- gouvernementales en 2019, l’arrestation, le 16 février 2019, de sept mercenaires étrangers puis leur libération spectaculaire et leur départ du pays sans avoir été mis à charge, l’assassinat du bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, le 28 août 2020 et, en dernier lieu, l’assassinat du président de facto Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, en sa résidence privée. La société haïtienne doit-elle craindre le pire ? La question mérite d’être posée.

En attendant de pouvoir répondre à la question posée précédemment, nous pouvons affirmer que nous sommes dans un contexte de meurtre sur commande. Le meurtre sur commande, nous dit Barreira (2009) (3), se distingue sociologiquement d’autres crimes par la présence de deux personnages : l’exécuteur d’une action dénommée « besogne » ou « travail » et le donneur d’ordre qui subventionne le crime en payant pour la pratique délictueuse. La justice haïtienne, avec le concours de la police nationale, doit identifier et condamner les donneurs d’ordre aussi bien que les exécuteurs pour que justice soit rendue à toutes les victimes des crimes ordinaires et sur commande, à commencer par l’assassinat de l’empereur Jean Jacques Dessalines, afin de briser le cycle infernal du crime.

Ce cycle infernal du crime prolonge celui inauguré avec le commerce du bois d’ébène au 16ème siècle. De l’Afrique à l’Amérique, le sang de l’homme noir a coulé. Le sang a coulé sur le sol africain lors de la chasse aux nègres. Le sang a coulé dans les cales des négriers pendant la traversée de l’Atlantique. Le sang a coulé dans les plantations de canne-à-sucre et les habitations coloniales et le sang continue à couler à Cité Soleil, à La Saline, à Bel Air, à Martissant, sur la voie publique comme dans les résidences privées. Nous devons trouver , en tant que communauté, les moyens pour mettre fin à cette effusion de sang. Sinon, nous devrions peut-être craindre le pire.










Notes
1. Tremblay, P. (1989). Plaidoyer pour la sociologie criminelle. Criminologies, 22(2), 5-12. https://doi.org/10.7202/017279ar
2. Gayeaud, J-F. (2013). Géopolitique du crime organisé. notes-géopolitiques.com
3. Barreira, C. (2009). Tueurs à gages et conflits interpersonnels dans le Brésil urbain : d’anciennes pratiques reconsidérées dans Cahiers internationaux de sociologie 2009/2(no 127), p. 315 - 337

Opinion
 2021-07-09 |

Mackendy Jeunay

Sociologue, Maître en études humanitaires

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