De quelle transition s'agit-il ?

Transition, l'un des mots les plus utilisés ces jours-ci en Haïti. De quoi s'agit-il exactement ?

Nous sommes loin d'une société, à l'heure actuelle, qui veut conserver la structure à travers laquelle elle s'érige. Car, l'expression que prend la crise aujourd'hui marque un point de non-retour. Deux raisons prouvent cette vérité tangible : l'une liée à l'accélération de la mobilisation populaire et l'autre aux revendications que porte cette mobilisation. Ces raisons nous montrent que le mouvement social haïtien voulait sortir du long sommeil qui l'empêche de sauter les contradictions réelles de la société. Mais, à côté de cette volonté, il y a une crise organisationnelle sans pareille qui, en réalité, n’empêche pas d’entendre un cri contre l'ordre social inégalitaire. Il manque la systématisation de ce cri en un projet de société. Autrement dit, il reste une transition qui garantira l'effondrement des mécanismes de cet ordre instauré depuis 1806. C'est ce que certains militants progressistes appellent aujourd'hui une transition de rupture. Parallèlement à cette position, il y a un discours très courant qui s'exprime en ces termes : "tranzisyon pa janm fè anyen pou peyi a". Celui-ci est soutenu par trois catégories dans la société. La première est celle qui croit en l'illusion promue par les classes dominantes dont le pouvoir actuel est son représentant; la deuxième est celle qui fabrique l'ordre social (les classes dominantes); et la troisième est celle qui se donne pour mission de défendre cet ordre (certains intellectuels par exemple). Néanmoins, une série de questions s'impose : est-ce qu'on a déjà connu une transition qui symbolise les revendications sociales ? Quel sens théorique charrie la transition depuis qu'elle se constituait comme un objet scientifique ? Comment doter la société haïtienne d'une transition qui dépasse la relation capital/travail qui fait autorité dans la société haïtienne depuis 1806 ? Toute tentative de réponse à ces questions passera ,d'abord, par un effort théorique de saisir le sens du concept de transition, ensuite, par le sens de celle-ci pour la mobilisation populaire actuelle et enfin par le langage du mouvement populaire.


La transition : son sens théorique


La transition a plusieurs avenirs dans son évolution. Mais, historiquement, elle est un concept marxiste, c'est à partir de l'effort théorique de Marx pour étudier la différence spécifique du mode de production capitaliste que ce concept va s'imposer (Midy, p 183). Si dans la théorie marxiste c'est le passage d’un mode de production à un autre qui domine, donc la transformation du système économique, dans la science politique c’est le passage d'un système politique à un autre, plus précisément le passage de la dictature à la démocratie. Mais, peu importe l'approche que l'on privilégie, la transition reste toujours un passage d'un ancien à un nouveau ordre. Car, dans la théorie de la transition il s'agit toujours d'une mutation qu'on veut saisir, c'est ce qui explique qu'elle est une phase difficile selon Maurice Godelier. Néanmoins cette question devient, depuis après Marx, un objet dans la science politique contemporaine, dans le souci de rendre intelligible la transformation dans les systèmes politiques. C'est la raison pour laquelle cette question a préoccupé les penseurs dans les années 70, surtout après la sortie des vagues de dictatures. Mais, la majorité d'entre eux n'ont pas fait souci de la sphère économique et de la spécificité des sociétés. Pourtant, nous savons depuis la découverte de Marx en critiquant le matérialisme de Hegel pour n'avoir pas considéré les conditions matérielles d'existences, les luttes politiques sont le reflet de la base des sociétés. En effet, la question de la transition doit tenir compte des mutations qui opèrent dans le circuit économique, bien entendu avec ce que les sociétés portent comme spécificité. Le sens théorique du concept de transition ne se borne pas à un passage d'un système politique à un autre. Elle est une évolution d'une société, le moment où celle-ci rencontre plus de difficulté (Godelier, p 53). Parce qu'elle opère à tous les niveaux dans les sociétés qui subissent cette phase. À cet égard, nous disons de préférence qu'une transition est un processus socio-économique. Et, c'est cette transition que cherche notre société depuis l’assassinat du père fondateur de la patrie et c'est pour cette elle aussi que les mobilisations populaires sont toujours au rendez-vous tout au cours de l'histoire.


Le sens de la transition pour la mobilisation actuelle


Il y a quelques mois, les forces sociales et politiques haïtiennes débridées ont connu un réveil. Cependant, nous ne pouvons pas tenir pour certain que ce réveil soit simplement une question conjoncturelle. Bien qu'animé par la corruption dans une période bien déterminée, l'exigence d'un départ bien mérité du pouvoir actuel, les questions sociales sont au devant de la scène. Les discours peuvent en témoigner. Car, le haut lieu de dénonciation et du combat pour le mouvement populaire est, pour reprendre l’expression de Franklin Midy, la société d'exclusion. De ce fait, il ne veut pas céder sa place à des réponses tributaires et partielles. Mais, comment peut-on parler le langage du mouvement populaire sans se mettre à son écoute ? Si l'on parle de transition, que devrait-être son contenu ? Depuis la sortie de la dictature en 1986, la question de la transition fait l'objet de débat. Plusieurs mouvements de pensée ont essayé de saisir cette réalité. Elle prend une dimension incontournable dans la « sociologie politique » haïtienne dans la période post-duvaliériste. Mais, rares sont les études qui l'ont considérée comme une question qui domine toute l'histoire du pays, c'est-à-dire elle est toujours considérée comme une alternative pour les masses populaires, boudée par les classes dominantes. Ceci dit la transition vers une société juste et égalitaire reste toujours le cri du mouvement populaire haïtien, depuis le mouvement paysan de Goman et celui de Accaau en passant par celui qu'ont mené les paysans au moment de la première occupation des Yankees, jusqu'à la période des Duvalier. En d'autres termes, c'est une transition économique qui se reposait toujours sur les marginalisés, c'est-à-dire un passage d’un modèle société à un autre. En effet, cet argument majeur nous confirme davantage qu'à partir de 1791 à 1804, la société n'a jamais connu une transition. Et, nous insistons après M. R. TROUILLOT, qu'une transition ne peut être réalisée dans les institutions politiques qui sont déjà contre la nation. Par conséquent, la solution n'est pas dans la réforme politique, par exemple passer de dictature à la démocratie libérale orchestrée par l'oncle Sam, et l'économie capitaliste renforcée par les politiques néolibérales, mais, elle est dans les aspirations du mouvement social populaire. Partant de cette thèse, toute éventuelle sortie de crise qu'aspire une transition doit tenir compte des exigences du mouvement populaire; De la fin de la société oligarchique à la pleine participation des masses populaires urbaines et paysannes et la distribution équitable des richesses, l'expression de la conjoncture n'a pas d'autre objectif que de saper les fondements du système. Par ailleurs, la solution n'est pas seulement le renversement du gouvernement corrompu qui est une nécessité vitale pour le paysage politique haïtien, mais la fin des mécanismes qui favoriseraient un retour au pouvoir du PHTK par exemple. De ce fait, toute tendance qui fera de la transition un remplacement des personnels politiques doit vite être déroutée par le mouvement populaire. Un tel état de fait dépend de la capacité mobilisatrice des organisations progressistes. D'où l'urgence d'une reconfiguration de celles-ci face aux exigences de cette conjoncture pour se constituer en groupe de pression. Pourquoi ? La longueur de la crise aujourd’hui dépasse les mesures qui ne prennent pas en compte la dimension globale, ce qui laisse entendre qu’il faut l'inscrire dans une dynamique à la fois interne et externe. Par conséquent, la question géopolitique doit être considérée avec beaucoup d’aisance, puisqu'aucune formation sociale, même s'il y a certainement des particularités, ne peut exister de manière isolée. D'autres en plus, il faut toujours placer la société haïtienne dans la relation du capitalisme mondialisé. Parce que nous avons une formation sociale dépendante du capitalisme qui, après avoir rompu les liens, l'assujettissant à une puissance étrangère, n'a pas encore rempli une autre tâche historique importante : celle de trouver sa propre voie de développement (JOACHIM, p 35). En effet, la transition doit pouvoir consolider les revendications sociales du mouvement populaire, celles qui demandent la fin du néolibéralisme, la fin de la domination impérialiste, la fin de la société oligarchique qui marginalise les secteurs majoritaires de la population. Donc, le contenu de cette transition doit être élaboré par les masses
populaires et paysannes à travers les organisations progressistes et/ou populaires puisqu'elles sont plus proches d'eux.




Références bibliographiques
Benoît J. (1971). « Le néo-colonialisme à l’essai : La France et l’indépendance d’Haïti », La pensée,
# 156, Avril, p.35-51.
Midy, F.(1991). « Il faut que ça change ! L'imaginaire en liberté », dans C. Hector et H. Jadotte(dir),
Haïti et l’après-Duvalier : continuités et ruptures, Port-au-Prince et Montréal, Edditions
Deschamps et CIDIHCA, p. 75-98.
Midy, F.(1996). « La transition vers la démocratie : lever les obstacles ou poser les fondements ?
« , dans L. Hurbon (dir), Les transitions démocratiques. Actes du colloque international de Port-
au-Prince, Haïti, Paris, Syros, p.181-199.
Maurice G. (1990). « La théorie de la transition chez Marx » sociologie et sociétés, 22(1), p.53-81.
Trouillot, M. R. (1996). « Démocratie et Société civile », dans L. Hurbon (dir), Les transitions
démocratiques. Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti, Paris, Syros, p.225-231.

Revue
 2019-12-04 | 5

Jackson Lafleur

Étudiant en Sociologie à l'Université d'État d'Haïti

Voir tous les articles de Jackson Lafleur

Partager sur :

Laisser un commentaire

SHWADNER

Des mots qui résument bien le fond de pensé de beaucoup de nos citoyens, mais les questions évoquées dans le texte ont trop longtemps été évités, mais si ça continue arriverons nous un jour à mettre un nom sur les vrais problèmes auxquels notre pays fait face.

Le 07/02/2021 à 15:11:33

Ernsonley MÉTÉLUS

Travay la lou epi l pote enfòmasyon serye sou yon kesyon anpil moun annik feyte.

Kontinye konsa lakay.

Le 07/02/2021 à 02:15:16

My name

Très beau texte

Le 07/02/2021 à 00:49:44

Stanley Dajuste

Voilà là un travail digne d'un sociologue. Il faut toujours éclaircir le sens d'une notion pour éviter qu'elle soit mésuséé. T'as bien clarifié le sens de cette notion. Avec Marx vraiment, le mot transition, c'est passser d'une forme de société à une autre. Il n'y a pas de critique à porter là-dessus. Mais il est quelque chose qui me laisse encore perplexe, c'est le sens du mouvement actuel: les organisations qui se disent populaires en Haiti ont-elles vraiment en vue la dissolution du système capitaliste? C'est une question qui me ressasse l'esprit.

Bon travail frangin.
Mennaj ou komanse bò tan pou panse "révolution" an wi sosyològ la. (Rire)

Le 04/12/2019 à 15:16:16

Roody Léger

Très bon texte félicitations.

Le 04/12/2019 à 11:44:12