Je ne veux plus vivre

J’ai perdu toute notion du temps. Je ne saurais dire depuis combien de jours, mes yeux n’ont pas contemplé la lumière du soleil. J’ai été enfermée comme une bête sauvage, pieds et poings liés, pendant des jours, dans une petite pièce occultée. Pour me désaltérer, il fallait l’intervention de quelqu’un. Je me lavais selon leur bon vouloir. Qu’ai-je fait au Ciel pour mériter ce traitement? Comment suis-je tombée dans ce trou perdu? Grand Dieu! Pourquoi moi?

Ah! Cela me revient. Après les cours, à la fac, un jeudi soir, quelques amis et moi, sur le cours de huit heures, longions la rue Rivière quand un véhicule, éclairé comme un fanal, roulant en sens opposé, lentement, au milieu de la chaussée, s’est arrêté à hauteur de notre petit groupe. Trois hommes lourdement armés, encagoulés portant des uniformes de la Police Nationale, firent une descente fracassante, nous mettant en joue, en intimant l’ordre de monter à bord de leur 4X4. Alex et Johnny ont été abattus froidement pour refus d’obtempérer. Sandra et Carline, elles aussi, subirent le même sort parce qu’elles hurlaient et gesticulaient devant les corps inertes de nos amis. Leur hystérie dérangeait. Face à leur réaction inattendue, deux détonations supplémentaires vinrent troubler le calme de la nuit, supprimant deux autres vies innocentes. Tout cela se passa en moins d’une minute. Moi, je demeurai, calme en apparence. En réalité, j’étais tétanisée par la violence aveugle de mes ravisseurs. Ils ont emmené une jeune fille amorphe, à demi-morte, dépourvue de toute volonté de résister après la scène terrifiante â laquelle, elle venait d’assister. Ses pieds la portaient, mais elle n’avait plus son bon ange. Elle s’installa sur le siège arrière, au milieu de deux hommes. Ils étaient cinq au total. Deux autres se trouvaient au fond du véhicule.

Après avoir roulé pendant une heure environ, ils ont coupé le moteur et, l’un d’eux, me caressa vigoureusement les côtés de la pointe de son fusil en guise d’invitation à descendre du véhicule. Hébétée, j’esquissais des gestes lents. Une main vint me tirer de ma léthargie. Elle me tira par les cheveux vers elle. Mes pieds foulaient à peine le sol, que je reçus deux baffes, à la tête et sur les côtes. Je fus terrassée. Ils m’ont traînée sur une vingtaine de mètres avant de me jeter dans une pièce exiguë. L’accès n’y était pas facile. Il fallait, se courber légèrement pour éviter de se cogner la tête contre le mur. Le dénivèlement entre le sol et l’intérieur de la chambre, n’arrangeait pas mes affaires. Je me suis retrouvée étendue de toute ma longueur, vu que je ne m’y attendais pas. J’avais mal partout. Finalement, je pus retrouver un peu de sérénité recroquevillée dans un coin. Mes yeux, peu à peu, se sont habitués à l’obscurité. La petite pièce ne contenait aucun meuble. Elle ressemblait à un dépôt. Quelques boîtes en carton vides, régnaient en maîtres dans ces lieux avant mon arrivée. C’est étrange, quand tout va mal et qu’il ne reste plus aucun espoir, la peur n’effraie plus. J’attendais patiemment de connaître le sort qu’ils me réservaient. J’ai attendu toute la nuit ou plusieurs nuits de suite. Le jour et la nuit se ressemblaient pour moi, éperdue dans les bras de l’obscurité. Comment savoir? Du reste, personne ne s’était présenté pendant un bon moment. Je n’avais pas faim. Je me suis servie des boites pour évacuer les déchets produits par mon organisme. Nous cohabitions ensemble en toute intimité.

Le lendemain matin, ou le matin d’après, deux hommes, dans la force de l’âge, ouvrirent la petite porte peinte en bleue et l’un d’eux firent un geste de la tête, me demandant de les suivre. Je m’apprêtais à rassembler les morceaux de carton me servant de lit, quand une main s’abattît sur mon visage. Une gifle terrible me dissuada de poursuivre. Elle me renversa littéralement. On me fit comprendre qu’il fallait obéir aux ordres. Je n’eus pas le temps de reprendre mon souffle, que l’un deux me saisit par les cheveux, encore une fois, refaisant le chemin à l’envers, comme le soir ou ils m’avaient emmenée. Je n’avais même pas remarqué qu’ils ne portaient plus de cagoules. Ils m’ont conduit dans une chambre meublée avec un goût exquis. Là, l’un d’eux me jeta sur le lit. Sans rien demander, tous deux disparurent en refermant la porte derrière eux. Peu de temps après, un homme, court sur pattes, au teint grisonnant, fit son apparition dans la chambre, par une porte dérobée. Il se renseigna sur la façon dont on m’avait traitée, comme s’il s’inquiétait pour moi. Visiblement, il cherchait à faire la conversation. J’écoutais sans répondre. J’avais la tête ailleurs. Mes parents sont peut-être déjà morts. Mon père, pestait contre le monde entier si je me sentais mal. Ne plus me voir, le rendrait fou. Certainement. Les corps de mes amis lâchement abattus, ne manqueraient pas d’anéantir leurs familles. Les miens espéraient, sans doute, me retrouver vivante, tout en redoutant, en même temps, le pire pour moi. Le quinquagénaire, un temps contemplatif, enleva ses verres, s’avança vers moi et me gifla par deux fois. Surprise par sa réaction, j’ai inondé mon jeans. Il en fut enchanté. Cela semblait l’exciter. Il me bouscula violemment contre le mur. Ma tête s’y heurta. Je voulais hurler de toutes mes forces, je devins aphone. Il enleva sa chemise. Puis, son pantalon. Il ne porta pas de sous vêtement. Il me fit un signe de la main de me déshabiller. Des larmes coulaient le long de mes joues. Je ne bronchai pas. Il appela deux personnes. Deux filles entrèrent et me déshabillèrent sans grande difficulté. Il les pria de sortir. Je me débattis pour éviter de lui laisser prendre possession de mon corps. Il empoigna ma tête pour me forcer à embrasser son pénis. Je luttai de toutes mes forces. Il perdit patience. Ses poings s’abattirent sur mon visage à répétition. Pour mon malheur un doigt se glissa dans ma bouche, je l’ai dévoré. Sa rage s’amplifia. Il hurlait de douleur. Les autres, ses acolytes, voulaient entrer, il s’y opposa. Au bout d’un moment, il se calma, enfila ses vêtements et me laissa nue, le visage tuméfié, le corps endolori, dans un coin. Toute la bande envahit la chambre. Les coups pleuvaient. Au plus fort de cette tempête, une jeune fille prit un balai et m’assena, telle une possédée, des coups d’une rare violence. Je perdis connaissance.

Je suis revenue à moi, dans la rue, étendue sur un tas d’immondices, l’œil gauche crevé, le nez cassé, édenté, sodomisée, violée par une armée et par des filles aussi, sans doute. Les gens déambulaient depuis des heures, mais personne ne me voyait. J’avais beau essayé de faire des gestes, je ne pouvais pas. J’entendais leurs pas. Je ne les voyais pas. Je voulais crier, mes forces m’abandonnaient. Le soleil me brûla la peau. Et soudain, quelqu’un m’aperçoit. Il crie. D’autres gens accourent. Il tâte mon pouls. Je respire encore. On me transporte à l’hôpital. Je sens la vie m’abandonner. Mourir est ma meilleure option. De toute façon, ces bêtes fauves ont eu raison de ma dignité. Fasse le ciel que mes parents ne me voient pas dans cet état. Je ne suis plus rien. Mon pays non plus.

Littérature
 2021-02-18 | 3

Franck S. Vanéus

Avocat et Philosophe...

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Rjules

Récit très poignant. Vous avez mis à nu la dure réalité du quotien haitien...

Le 23/02/2021 à 22:56:33

Shella

Trop dure description de la réalité Haïtienne de ces derniers jours. Il faut du courage pour lire ce texte jusqu’à la fin.

Le 19/02/2021 à 16:35:03

Fonir

Poignant et révoltant

Le 18/02/2021 à 16:44:14