La conjoncture économique et la crise sanitaire appellent les autorités haïtiennes à un protocole de prospérité.

Depuis décembre 2019, le monde est frappé par une crise sanitaire qui s’est développée en Chine dans la région de Hubei. Cette crise s’est répandue pour, désormais, faire partie des pandémies qu’a connues l’humanité. Elle ne se limite pas évidemment au terrain de la santé, c’est une crise de toutes les structures sociales. L’économie, étant l’une des structures sociales dont le bon fonctionnement est fortement lié à la santé (nomadisme), est donc l’une des structures les plus touchées par la crise sanitaire. La logique économique qui se veut à somme positive, requiert la participation de tous les agents dans une dynamique de transaction pour créer de la valeur. Mais, comme l’ont si bien vu les philosophes, la santé est une grande valeur, quand elle s’effrite, toutes nos structures en souffrent.
Qu’ils soient développés ou pas, tous les pays sont d’une certaine manière, affectés par le Covid-19. Baisses accrues des transactions, restrictions des exportations et des importations, pertes d’emplois, l’économie mondiale aura tout vu durant cette période sombre qui vient de nous interpeller sur nos réalisations, autrefois les plus fières. Même les pays qui, jusque-là, n’enregistrent pas beaucoup de cas sont aussi frappés par cette crise. C’est donc le cas pour l’économie haïtienne, très dépendante commercialement et financièrement de ses voisins américains et dominicains. Toutefois, avant de s’intéresser aux dégâts éventuels (voire courants) de la crise sanitaire sur l’économie haïtienne, nous voulons rappeler l’état de cette économie-là avant l’apparition sur nos frontières des deux premiers cas de Covid-19.

L’économie haïtienne, si nous nous limitons à l’exercice fiscal 2018-2019, faisait face à de sérieux troubles sociopolitiques qui ne sont pas sans impacts sur nos agrégats macroéconomiques. Des situations de LOCKDOWN à répétition depuis juillet 2018, ont ralenti sa dynamique de transaction. L’économie, tant formelle qu’informelle, a connu des arrêts d’activité répétitifs, ce qui rend davantage vulnérables nos agents. Depuis l’exercice fiscal 2017-2018, aucune loi de finances susceptible de prendre en compte les nouvelles réalités de contraction économique (croissance économique égale à -1.2% en 2019) et de crise monétaire n’a jamais été votée au niveau du parlement. C’est donc une économie que nos autorités publiques peinent à planifier. Le budget 2017-2018 rectificatif avec un portefeuille global de 145.2 milliards de gourdes a été doublement reconduit, pendant que la réalité montrait la nécessité de nouvelles mesures fiscales et budgétaires.
L’économie haïtienne fait face depuis quelques années à des niveaux de déficits budgétaires record. L’Etat peine à prélever des ressources domestiques et les amis d’Haïti, conjoncture socio-politique oblige, deviennent plus retissants dans leur aide. C’est donc une économie en crise de ressources, mais avec une administration publique très dépensière. Pour l’exercice fiscal 2018-2019, sur 114 milliards de gourdes prévues de recettes internes, l’Etat a pu seulement prélever 76.7 milliards. Cela vient encore renforcer la tendance à la baisse que connaît la pression fiscale depuis 2017. Si en 2017 l’Etat a prélevé 14% des richesses créées dans l’économie (PIB), en 2019, il n’a prélevé que 10%. Comparé aux autres pays de la région Amérique Latine Caraïbes, Haïti fait mauvaise figure car, en moyenne, la pression fiscale au niveau de la région est de 24%. Avec de tels résultats fiscaux, il est beaucoup plus difficile pour l’Etat de financer les grands chantiers de développement dont la santé.
En dépit de la faiblesse des ressources publiques, l’Etat ne s’est jamais ajusté pour réduire ses dépenses. Nous comptons de plus en plus de gouvernements fiscalement inconscients. Au cours des deux derniers exercices fiscaux, l’Etat a maintenu ses dépenses totales à plus de 120 milliards de gourdes. En 2018-2019, ces dépenses ont été établies à plus de 130 milliards de gourdes réparties en 78% pour les dépenses de fonctionnement et 22% d’investissement. Ces niveaux élevés de dépenses publiques comparativement aux recettes de l’Etat, se sont réalisés avec le concours du financement monétaire, d’où une des situations de déficit budgétaire de 26 milliards de gourdes en 2018 et 55 milliards de gourdes en 2019 (ref. comptabilité BRH).Le train de vie de l’Etat, annoncé en grande pompe par chacune des administrations du président Jovenel Moïse, s’est annuellement amélioré, tandis que les investissements dans les infrastructures publiques nécessaires à la croissance se font rares. Nous pouvons ainsi dire que la fiscalité haïtienne d’avant la crise a été à la traîne.
Au niveau monétaire, l’économie haïtienne enregistrait une situation de fortes dépréciations de la gourde et de pressions inflationnistes. En effet, l’évolution du niveau de la monétisation, qui influe directement directement sur le déficit budgétaire devrait se corréler avec l’inflation, et dans une moindre mesure, avec la décote de la gourde par rapport au dollar US. Avec une augmentation de près de 20% de la masse monétaire au cours de l’exercice fiscal 2018-2019, le taux d’inflation, depuis août dernier a frôlé la barre des 20%. La gourde a continué sa chute par rapport au dollar en s’établissant à un taux d’échange de 94. Pour une économie qui se base essentiellement sur les importations (près de 5 milliards de dollars US¸ en négligeant les exportations (près d’1 milliard), ce niveau de change est une catastrophe pour les agents. Les prix des produits, partout dans le pays selon les différentes publications du CNSA, ont augmenté. Cela met davantage d’haïtiens en situation d’urgence et de crise sanitaire, désormais 4.6 millions de nos compatriotes sont en situation d’insécurité alimentaire.
La mauvaise conjoncture économique économique était plus ou moins amortissable grâce au transfert de la diaspora et aux exportations au niveau du secteur textile. La diaspora haïtienne a grandement supplé à l’incapacité des secteurs de l’économie d’attirer des devises. Avec un niveau de transferts sans contreparties estimé à 3 milliards de dollars et 90% des exportations tirées du textile, la position extérieure nette du pays a connu de grands soutiens pour ne s’établir à un stade dépressif. Mais la crise sanitaire, selon une étude d’un Think Tank américain, devrait affecter l’emploi de 4.5% des expéditeurs de transferts, va diminuer le niveau de transfert reçu par le pays. Nous devons aussi mentionner le choc que cette crise a opéré au niveau de la demande aux USA qui ne sera pas sans impact sur les exportations, particulièrement dans le textile. D’autres canaux de devises tels que le tourisme et les IDE, déjà dans des situations médiocres, seront affectés par la crise du Covid-19. Les investissements, tant nationaux qu’étrangers n’ont pas été au rendez-vous pour construire la force productive du pays. La conjoncture, jointe aux conditions structurelles d’institutions faibles et d’écosystème quasi-inexistant, ne promeut pas les investissements directs étrangers (IDE) qui ont été de 75 millions dollars US en 2019.
Hors Covid-19, les prévisions macroéconomiques ont été très alarmantes. En nous référant aux Fond Monétaire International (FMI), la croissance économique devrait être de -0.4 en 2020, 0.9 en 2021. Dans le même ordre l’inflation 17.5 et 14.5, les IDE 0.9 et 1.3 (en % du PIB) et la balance commerciale -0.9 et -1.1 (en % du PIB). Avec la crise sanitaire, la situation peut se dégrader si l’Etat haïtien ne fait pas preuve d’un autre leadership. Le Ministère de l’Economie et des Finances (MEF) a récemment estimé un niveau de contraction de -2.7% mais c’est dans le meilleur des scénarios de la crise sanitaire, si cette crise s’étend sur plusieurs trimestres, l’économie haïtienne peut s’attendre au pire. La crise apporte avec elle des dégâts énormes mais aussi des opportunités pour enfin amorcer des actions structurantes tant au niveau de la gouvernance politique, sociale qu’économique. La crise peut aiguiser la crise alimentaire que connaît le pays, mais ceci peut être aussi vue comme un rappel de financer les secteurs pro-croissance, d’établir un écosystème entrepreneurial pro-innovation pour la prospérité. Les pays asiatiques, maintenant les plus prospères, se montrent les plus capables à lutter contre une crise de cette envergure. L’Etat central est ainsi au premier plan, l’heure à la définition d’un protocole de prospérité.

Haïti n’existe pas pour reprendre l’étranger, elle n’a pas assez de capacités productives pour assurer son indépendance. La crise sanitaire, qui est une crise de la mondialisation aussi, dessine une nécessité d’indépendance de toutes les économies mondiales. Très probablement, chaque pays va opérer un revirement sur soi tout en étant ouvert, à un moindre degré, au monde. Quelles sont les stratégies, les politiques publiques nécessaires pour mettre sur pied les secteurs productifs de l’économie haïtienne ? Quel devrait être l’avenir de l’agriculture et du tourisme ? Quelles sont nos positions sur l’évolution technologie ? Comment jongler entre libéralisation et protectionnisme pour inventer nos forces productives, qui sont les seules capables de combattre effectivement les fléaux humanitaires du pays ? Ce sont ici des questions que la crise sanitaire nous oblige de répondre si nous ne désirons pas poursuivre le sentier de l’extermination. L’indépendance nationale, vieille question, passera par celle dite économique, c’est désormais une urgence.

Economie
 2020-04-10 | 1

Johnny Joseph

Applied Economist, co-founder of Catch Up Haïti, Consultant at Group Croissance.

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Ricardo Kilceus

C'est encore une possibilité qui nous est offerte de relancer la machine. Soit on la profite soit on continue de creuser notre tombe...

Le 11/04/2020 à 21:08:43