La stratégie du chaos

En art militaire, la stratégie comporte deux caractéristiques essentielles : la planification et le calcul. Même appliquée à d’autres contextes, une stratégie suppose toujours des actions planifiées, ce qui implique des planificateurs que je préfère appeler acteurs et des calculs de coûts, ce qui implique des intérêts sur investissements.


La société ayitienne est une société en crise aussi bien qu’une société de crise. L’origine de cette crise se trouve dans le projet dessalinien d’une société inclusive, équitable et juste assurant le bien-être de ses citoyens. En effet, après la victoire de l’armée indigène contre les forces coloniales esclavagistes, Dessalines a voulu engager la guerre pour la rétribution juste et équitable des richesses de la toute nouvelle nation. Mais c’était mal comprendre les nouvelles forces internes d’opposition au bien-être de la majorité. Celles-ci ne juraient que par la satisfaction de leurs intérêts individuels et claniques au détriment de la majorité. D’où la mise en garde de Dessalines : «Prenez garde à vous, nègres et mulâtres, vous avez tous combattu contre les blancs; les biens que nous avons tous acquis en versant notre sang appartiennent à nous ; j’entends qu’ils soient partagés avec équité ». (1)
Ses opposants, au lieu de l’écouter ont procédé à son assassinat le 17 octobre 1806. L’assassinat de l’Empereur Jacques Ier a une triple signification. D’abord, c’est acte traduit la rupture de l’alliance révolutionnaire entre les nègres et les mulâtres, laquelle alliance était déjà fragile en raison des intérêts divergents des uns et des autres. Cet assassinat signifiait aussi l’abandon d’un projet de société inclusive, équitable et juste où chaque citoyen était appelé à vivre dans la dignité et le respect des droits humains. Enfin, l’assassinat de Dessalines constitue l’acte I de la stratégie du chaos en Ayiti. Depuis, les générations se sont succédées, de nouveaux acteurs ont investi les champs politique et économique, mais cette stratégie n’a pas changé, elle est au contraire renforcée. Aussi, l’analyse de l’insécurité généralisée en Ayiti et de son corollaire, la crise des produits pétroliers, requiert la compréhension de ce qu’on appelle la stratégie du chaos.

En art militaire, la stratégie comporte deux caractéristiques essentielles : la planification et le calcul. Même appliquée à d’autres contextes, une stratégie suppose toujours des actions planifiées, ce qui implique des planificateurs que je préfère appeler acteurs et des calculs de coûts, ce qui implique des intérêts sur investissements. En outre, toute stratégie poursuit des objectifs qui peuvent être, entre autres, de types manipulatoires ou programmatiques. Selon Petitimbert (2), dans la stratégie de type manipulatoire, un acteur transcendant définit les valeurs en jeu, fixe des normes et fait agir d’autres acteurs qui lui sont soumis. Dans la stratégie de type programmatique, un acteur fixe les séquences opérationnelles, et d’autres acteurs agissent en fonction de ce qui a été fixé ou programmé. Qu’il s’agisse donc d’une stratégie de type manipulatoire ou programmatique, nous devons garder à l’esprit le rôle des acteurs. Mieux encore, les acteurs les plus en vue, ceux que j’appelle les acteurs médiatiques, ne sont pas toujours ceux qui sont les plus importants.

Par ailleurs, dans toute société, nous retrouvons des forces de l’ordre et des forces du chaos. Les forces de l’ordre, entendues comme les populaires revendicatives et aspirant à un ordre social plus humain , recherchent la stabilité par l’équilibre, c’est-à-dire la liberté, l’égalité, l’équité et la justice. Dans cette optique, les forces populaires représentent les plus grandes forces de l’ordre et il n’est d’ordre social impossible quand il est voulu par les forces populaires. En revanche, les forces du chaos créent le désordre, lequel désordre n’est en réalité que leur propre ordre, mais un ordre excluant la majorité. Le chaos, c’est toujours l’œuvre des élites ou des fractions des élites qui s’opposent. Dans cette perspective, la stratégie du chaos consiste à générer des conflits, à les entretenir et à les pérenniser à son avantage. De ces conflits naissent des guerres qui, pour citer Maxime Kantor (3), circulent d’un pays à l’autre, d’une communauté à l’autre, d’un quartier à l’autre comme des capitaux, comme une transaction bancaire. Les stratagèmes du chaos, c’est-à-dire les élites politiques et économiques dans notre contexte, fournissent des armes aux groupes armés, financent les opposants et soutiennent les gouvernants en même temps ou à tour de rôle. Ces stratagèmes gagnent à tous les coups. Quand les circonstances l’exigent, les stratagèmes du chaos interviennent comme des sapeurs pompiers pour éteindre les flammes des conflits tout en maintenant intacte la source de ces conflits. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la trêve annoncée par Jimmy Chérisier, dit Barbecue, chef du G9 an fanmi e alye.

Compte tenu de ces considérations, nous pouvons mieux analyser la situation d’Ayiti et comprendre que la société ayitienne comportait à sa naissance même les germes du chaos. En effet, la stratégie du chaos a été mise en place au lendemain de l’indépendance par des groupes locaux réactionnaires. Cette stratégie est faite d’assassinats (dont le plus marquant reste celui de l’Empereur Jacques Ier), de scissions territoriales, de zones de non droit, de privation des services sociaux de base, de divisions entre les leaders des masses populaires. À cette frange nationale qui ne jurait que par le chaos s’est ajoutée une frange internationale qui a institutionnalisé le chaos en Ayiti dans l’unique but de sauvegarder ses intérêts. Tous les peuples voisins, nous dit Bellegarde (4), voyaient d'un œil hostile grandir le jeune État. L'Angleterre craignait pour la Jamaïque ; l'Espagne pour ses colonies d'Amérique. Les États-Unis redoutaient pour leurs nègres du Sud l'exemple de ces esclaves haïtiens qui avaient si héroïquement brisé leurs chaînes. Cette stratégie du chaos a atteint son point culminant en Ayiti pendant les 19 ans de l’occupation américaine. Ce fût l’acte II de la stratégie du chaos en Ayiti.

L’insécurité généralisée qui a déjà fait des dizaines de centaines de victimes et occasionné une émigration massive des ressources humaines qualifiées du pays, le kidnapping qui a déjà généré près de $ US 35.000.000, le traffic illicite des armes à feu en provenance des soi-disant pays amis d’Ayiti qui sont répandues dans les endroits les plus reculés du pays, la crise des produits pétroliers qui a occasionné l’augmentation au double voire au triple de certains biens et services relèvent de la stratégie du chaos. Nous pouvons donc conclure, à l’instar d’Alain Joxe (5), que «le monde est marqué par un déchainement de la violence à toutes les échelles, du continent au quartier, et par une stratégie des États dominants qui consiste à spatialiser la violence dans l’hémisphère sud ». Et, malheureusement, le peuple ayitien semble être celui le plus profondément miné par cette violence stratégique.




1. JANVIER, Louis Joseph. (1886). Les constitutions d’Haïti, Paris, Édition C. Marpon et Flammarion, p.45
2. PETITIMBERT, J-C. (2013). Entre l’ordre et le chaos : la précarité comme stratégie d’entreprise, www.unilim.fr DOI : 10.25965/as.1437
3. KANTOR, Maxime. (2013). La stratégie du chaos permanent, www.courrierinternational.com , consulté le 15 /11 / 2021
4. BELLEGARDE, Dantès. (1934). Un haïtien parle, Port-au-Prince, p.33
5. NIKODIMOV, Marie Gaille. (2003). L’empire du chaos, les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide dans Multitudes 2003/2(no 12), pages 195 à 200

Opinion
 2021-11-26 | 6

Citoyen Ken

Sociologue, Maître en études humanitaires

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Leslet

Bon travail citoyen Ken

Le 30/11/2021 à 22:05:36

Gandhi

Cet article est intéressant surtout en l'aspect lié à sa genèse et ay recours des stratagèmes. Historiquement, le pays nait dans le chaos depuis l'histoire des bandes en passant par l'armée indigène jusqu' à l'établissement de l'Etat.

Un auteur Haïtien , Luc Pierre a écrit l'origine du chaos en Haïti.

Franck Étienne aime répéter qu'Haiti est le pays su chaos fonctionnel.

Continue sur cette voie.

Le 30/11/2021 à 20:50:20

BERTHONYDO ATTIS

Mes félicitations
Cher prof

Le 26/11/2021 à 23:41:46

Dieudonné

Le système dit le chaos est tellement bien encré, il devient la marque fabrique de la république, malheureusement!

Le 26/11/2021 à 21:11:14

Pierre D. John

Bon travail Cher ami. Bonne contunuité.

Le 26/11/2021 à 20:49:20

Gregphile

Très bon papier!

Le 26/11/2021 à 20:30:14