Le vagabondage institutionnalisé

Curieusement, en Haïti, nous avons donné carte blanche au vagabondage au lieu de tenter de le contrôler et de l’endiguer.

Le terme vagabondage est polysémique et renvoie à des réalités diverses. Le vagabondage est généralemenr défini comme le style de vie d’un individu qui vit de façon permanente, volontairement ou non, sans adresse et sans emploi fixe. Ce style de vie peut être, du point de vue sécuritaire, une menace pour les communautés. Aussi, les gouvernements ont-ils toujours eu le réflexe de lutter contre le vagabondage.

vagabond n’est pas toujours un exclu, il peut refuser, volontairement, le système, avec ses contraintes – le travail salarié et ses horaires impératifs – et ses protections.

Dans une perspective sociologique, le vagabondage peut être considéré comme une forme de délinquance, de déviance ou d’exclusion. Sans vouloir débattre des points de vue contradictoires du paradigme du vagabond, nous anvançons l’idée que si le vagabondage s’avère souvent être une sorte de délinquance, il n’est pas toujours considéré comme une forme d’exclusion. C’est du moins l’idée de Vexliard (1956) en affirmant que “le vagabond n’est pas toujours un exclu, il peut refuser, volontairement, le système, avec ses contraintes – le travail salarié et ses horaires impératifs – et ses protections.” (1) Dans cette perspective, le vagabond est quelqu’un qui vit en dehors des règles et des lois. C’est un asocial qui refuse même tout encrage social.

Le vagabondage a été considéré comme un problème social en Europe pendant la période médiévale. D’une perception juridico-religieuse aux XIIème et XIIIème siècle qui faisait du vagabondage un état de pauvreté et du vagabond un pauvre qui ne méritait que d’être secouru grâce aux aumônes, le vagabondage en est devenu à être perçu légalement comme un délit et le vagabond comme un suspect passsible de peines arbitraires (2). Aussi, Baume (2017) affirme que la lutte contre le vagabondage relevait “d’une tradition historique, forgée au cours de l’époque moderne, qui tendait à faire du vagabondage un instrument essentiel du maintien de l’ordre, adossé à une police des circulations qui connut, elle aussi, d’importants développement.” (3) Cette perception s’est renforcée et, au début du 19ème siècle, le vagabondage a été codifié en France dès 1815. Ce n’est qu’à la dernière décennie du 20ème siécle que le délit de vagabondage a disparu du droit français.

Il ressort de ce qui précède que les états ont toujours tentés de contrôler le vagabondage. Il ne saurait en être autrement étant donné les risques de toutes sortes liés au vagabondage.

Curieusement, en Haïti, nous avons donné carte blanche au vagabondage au lieu de tenter de le contrôler et de l’endiguer. Des individus affichant des comportements relevant d’une attitude de vagabondage ont pu occuper les plus hautes sphères de l’état. De simples citoyens, des “intellectuels” autoproclamés, des leaders des principales structures religieuses du pays (catholicisme, protestantisme et vodou), des leaders politiques ainsi qu’une frange raciste et néocolonialiste de la communauté internationale ont tous contribué, chacun selon son pouvoir, à nous mettre dans cette république du vagabondage. En effet, en l’espace d’une décennie, nous sommes passés d’un vagabond à la tête de l’état, comme chef de l’état, à une république de vagabondage caractérisée par la primauté de l’incompétence, de l’arrogance, de l’irresponsabilité, de la corruption, de l’injustice, de la négation du droit et de la banalisation de la vie. Nous avons collectivement oublié, inconsciemment ou de façon intéressée, que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs. Et, en voulant donner la chance à un vagabond à la tête de l’état, nous avons ouvert la voie au vagabondage dans toutes ses dimensions.



1. Fourastié Jean. Vexliard Alexandre. — Introduction à la sociologie du vagabondage. In: Population, 11ᵉ année, n°3, 1956. p. 571.
2. Schnapper, B. (1985). La répression du vagabondage et sa signification historique du XIVe au XVIIIe siècle. Revue historique de Droit Français et Étranger (1922-), 63(2), quatrième série, 143-157, consulté le 25 juin 2021 sur http://www.jstor.org/stable/43848791
3. Pierre Gaume, « Le vagabondage, ou la police des existences irrégulières et incertaines : sens et
usages d’un délit (France, 1815-1850) », Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies [Online],
Vol. 21, n°1 | 2017, Online since 01 January 2019, connection on 10 December 2020. URL : http://
journals.openedition.org/chs/1718 ; DOI : https://doi.org/10.4000/chs.1718

Opinion
 2021-06-29 | 1

Mackendy Jeunay

Sociologue, Maître en études humanitaires

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Dieudonné

Après une profonde réflexion sur un état imaginaire, maintenant c'est le tour d'un état où "le vagabondage" est la norme!

Bravo Macken

Le 29/06/2021 à 17:39:50