Notre Père qui êtes aux cieux !

Il y’a environ une décennie, j’aurais pu être tiraillé par la même peur, mais la technologie n’était pas encore assez accessible pour imprégner notre cerveau de paresse, de plaisir, d’infox et d’aveuglement.



Comme tant d'autres, je viens de recevoir votre message et j’ai davantage peur de vous. J’ai peur de vos châtiments, des épreuves que vous nous infligez depuis deux cents ans, et même plus. J’ai peur de tout ce qui a l’apparence d’un prophète.

Il y’a environ une décennie, j’aurais pu être tiraillé par la même peur, mais la technologie n’était pas encore assez accessible pour imprégner notre cerveau de paresse, de plaisir, d’infox et d’aveuglement. Oui ! Il n’y avait pas encore WhatsApp, pour nous tous en tout cas, mais, tant mieux, à quelque chose le manque est favorable !
À cette époque, bon Père, j’étais à l’aubade de ma vie universitaire puisque j’étais au crépuscule de ma vie d’écolier. L’avenir universitaire commençait à me faire des yeux doux. Passionné d’art oratoire , Je me voyais déjà dans les parages du Champ de Mars, prendre nos ébats idéologiques avec mes pairs.

Pardon Père, je ne me suis pas présenté. Vous savez déjà, dans votre omniscience, que je suis Carrefourois et vous savez aussi que je suis né dans un pays où rien n’est vraiment rose ; d’ailleurs ne suis-je pas issu d’une classe qui se veut moyenne, paupérisée, si je dois considérer ma situation actuelle. Cette classe, je me la taillais déjà à l'esprit, car, fils de paysans, devenus petits commerçants, ils me préparaient à cette aventure combien incertaine.

Où étions-nous Père?

Il y’a environ dix (10) ans, j’écoutais des prophètes annoncer un malheur au peuple haïtien. Écolier, je me perdais déjà dans la contradiction de leur message : « Dieu vous aime… il va sauver Haïti de la misère…vous serez frappés… Le père châtie l’enfant qu'il aime… Il revient très bientôt…Non ! Personne ne sait ! Il peut venir demain, après demain… peu importe, il reviendra ! »
_ Mais… s’il revient, qu’en est-il de la promesse faite à Haïti ?

La terre sera engloutie… Il y’aura un bruit assourdissant et ce sera Dieu lui-même qui cognera la terre de ses pieds…parce qu'il vous aime !

Plus tard, Père, il nous est arrivé un grand malheur : des âmes mutilées. De nouveaux orphelins. Des tonnes de décombres, de nouveaux toits pour les charognes humaines. Des volées de mouches et des cadavres fraichement déchiquetés…

Je sais, bon Père, vous qui nous aimez. On aurait dû écouter la missionnaire qui était venue d'un pays parfait annoncer trois jours de jeûne nationaux si l’on veut éviter au pays la main réprobatrice de Dieu !

On aurait dû hisser le bicolore, symbole de nos malheurs, à demi-mât, pour demander pardon à Dieu le Père pour avoir osé écrire cette épopée de Vertières, vu qu’elle a été mal faite.

Oh oui ! On n’aurait pas dû ! La France n'est-elle pas elle-même le peuple de Dieu ? Nous réduire à trois cents (300) ans d’esclavage était un bon présage, une épreuve divine qui devrait laver notre âme noire de la malédiction! On n’aurait pas dû donner une raclée à une si belle république qui nous faisait du bien par sa colonisation ! Toussaint Louverture fut trop arrogant. Dessalines trop intrépide… Je sais ! Nous étions même culottés de contacter les dieux vodous…

Pour avoir fait tout cela, nous avons payé les frais : trois-cent-mille (300 000) âmes disparues le douze (12) janvier deux mille dix (2010) . En seulement quelque quarante-cinq secondes, nos infrastructures, déjà désuètes, se sont écroulées comme des châteaux de cartes. Personne n'était exempt. Heureusement pour moi, bon Père, merci, vous nous avez épargnés, moi, ma famille et la plupart de mes amis !

Mais quelque chose retient mon attention Père. Ces derniers jours, je constate, comme en 2010, un déferlement de messagers qui se veulent des adeptes de la chrétienté. Certains sont blancs comme la neige, d'autres sont noirs comme nous. Ils me disent même que, si je ne transmets pas ce message à au moins trente (30) personnes, quelque chose de mal m’arrivera. Est-ce vrai que vous leur avez confié ce message ? Est-ce vrai que vous me menacez, bon Père ?

Je sais que là où nous sommes, douter c'est insulter Dieu. D'ailleurs, c'est ce qui a causé autant de pertes en 2010, à ce qu'on dit. Notre scepticisme nous a donc coûté cher. On dit même que le président de l’époque doutait de la véracité du message de Dieu.

D'accord, mais ces nouveaux prophètes, je ne peux les juger, pardon Père, mais vous leur avez parlé à eux eh… vous savez qu'il ne manque pas de cas où ils nous donnent l’occasion de douter de vous. On connaît tous le message d’un cheveu placé à l’intérieur d’une Bible afin de traiter le Corona virus juste après avoir fait du thé avec !

Je ne dis non plus, bon Père, que tous vos messagers mentent. Mais une chose est sûre, vous attribuez à toutes vos créatures le sens du jugement, l’intelligence… vous leur donnez même des paraboles du serviteur paresseux , la paresse étant intellectuelle dans bien des cas. Vous leur dites de sonder les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu ; et sonder ici peut se faire suivant la méthode possible au sondeur. Celui qui prie vraiment peut sonder en fonction de son illumination. Celui qui lit peut se fier à la logique, à la statistique, et même à la parole de Dieu. Je ne mentionne même pas les étalages scientifiques par peur de mélanger croyance et science, et faisant cela, je ne peux qu’être prudent !

Nos prophètes trouvent un moyen facile de faire passer leur message, WhatsApp ; et il est presque impossible, Père, d’ignorer ces audios qui sont téléchargeables automatiquement.

« Ce qui va vous arriver est pire que le 12 janvier 2010… Dieu vous aime… Il y aura un désastre… La mer dépassera la hauteur normale… Mettez-vous à prier maintenant… Je vais sauver Haïti et du coup je vais la frapper. »

Pire contradiction ! Comment dire : « Je vais te nourrir mais avant je dois briser l’assiette » ?

Priez! Priez! Priez!

Bon sang, on prie ! On a assez de temps pour prier. On a de bonnes raisons de prier. Le désespéré, quand il n’a plus aucun recours se tourne vers la foi. Kidnappés, victimes de politicaillerie malpropre et deshumanisante… On prie pour trouver l’argent de la rançon, on prie pour trouver quelque chose à manger quotidiennement, on prie... Après le dernier séisme, on constatait la prolifération des jeûnes de prière dans tous les camps de refugiés. Des athées ont même été aperçus les mains en l’air et les yeux fermés.

Priez sans cesse !

D’accord, prophètes ! Mais quand allez-vous, même à contrecœur, nous exhorter à agir sans cesse? N’ai-je pas lu quelque part dans la Bible : « assujettissez !» ? Vous connaissez le sens du mot, pourtant, me paraît-il, seuls certains de ce monde savent l’appliquer. Seuls certains !

Vous nous punissez, Père, parce que, nous, nous avons péché. Nous sommes les pires pécheurs de la planète. Je crois maintenant comprendre que certains péchés sont plus graves que d'autres. Pourquoi ceux qui vous tournent le dos progressent quand on les voit ? La France se déchristianise . Il me paraît bien que les Etats-Unis d’Amérique ne trust plus in God. Ils ouvrent des temples pour vénérer des stars et Satan en plein jour.

Pourquoi ceux qui vous déshonorent pèsent bien lourd dans la balance du bien-être ? Dans certains pays de l’occident, il est permis de TOUT faire avec son corps, même coucher avec son chien. Pardon, Père, vous le saviez déjà !

N’avez-vous pas insisté à ce que l’abomination liée au corps soit sévèrement punie ?


Heureux les affligés, car ils seront consolés !
Est-ce vrai que votre fils a dit cela ? Ça fait cinq cent (500) ans, pour ne pas dire onze (11) siècles, que nous _ les noirs_ sommes affligés.

La rétribution du méchant mène à la ruine !
Bon sang ! Quand allez-vous rétribuer les dilapidateurs des fonds PetroCaribe ?

Je crois encore comprendre ! Dans le sermon sur la montagne (Matthieu 5 :3-11), y avait de beaux mots que pour les victimes et les humbles. Cela prouve que le Messie savait que ces pauvres gens seraient indénombrables. Sa campagne pour son projet d’intronisation, il le fit donc avec les pauvres. Les bourreaux, les méchants et les riches (qui mènent le monde) ne font que triompher, mais jusqu’à quand, Père?
Est-ce possible de connaître la prospérité si l’on passe sa vie à prier que pour la fin des tribulations de ce monde ?

Ils (les prophètes) nous disent que nous irons au ciel, que les choses de ce monde ne doivent pas nous préoccuper l’esprit (Byen pa m pa isiba!) . Ils nous disent, Père, que vous allez nous frapper, comme si nous n’étions pas encore frappés jusque-là. Comme s’il n’y avait que la terre et ses bouleversements, que la mer et ses mugissements, que le ciel lugubre et ses inondations.

Plus de dix (10) ans, on n’y croyait pas trop. On n’était peut-être pas assez informé. Il n y’avait pas encore WhatsApp pour nous. Maintenant, il y en a tellement que des messagers pullulent de tout horizon, Père.
Ils disaient que le douze (12) janvier 2010, c’était pour nous punir pour, par la suite, nous restaurer. Ok, on est puni, Père, mais où est la restauration ? Si je dois ne plus me fier à mes propres jugements des versets bibliques, je pourrais croire que Dieu, comme il ne le fait pas partout, serait intervenu pour nous punir du mal que nous ayons fait je ne sais quand, pour par la suite, nous restituer ce qui nous revient, comme tout bon père l’aurait fait !

Essayons de voir !

[Un père est riche. Il part en voyage pour un bon bout de temps. Il lègue des biens et de la provision pour ses cinq enfants, puis il leur dit : assujettissez ! Certains savent mieux ce que cela veut dire. Parmi les cinq, il y a profiteur, intelligent, belligérant, observateur et naïf.
Le naïf, c'est nous. Après le départ du père, Les autres s’entendent pour tout dérober sans rien laisser au naïf. Ils le maltraitent, des fois, l’injurient ou le méprisent. Personne ne le défend, à l’exception de l’observateur qui, très rarement, le fait avec impuissance. Après tout, c'est chacun pour soi. (Si le lion prend pitié pour la gazelle, c'est lui qui meurt de faim, je sais.)

Ils utilisent toutes les prérogatives que leur accorde leur nature physique et intellectuelle pour exploiter le corps maigre et le cerveau du jeune naïf. Ils le font croire ceci et cela, en leur avantage.

Au bout d'un certain temps, le naïf se morfond. Il succombe dans la maladie et l’ignominie. Heureusement viendra le père débonnaire. Il viendra tôt ou tard. Si le naïf meurt avant son retour, ce n’est pas si grave, il aura une belle sépulture. Quel repos ! Et c'est ce qui compte après tout, le doux repos de l’âme !
Heureusement, papa apprend la nouvelle, il envoie un messager. On ne sait pas si c'est un vrai, puisqu’il parait être proche des autres frères. Le messager dit au naïf : « Tu es coupable. Je ne sais pas de quoi, mais tu es coupable ! Tout ce qui t’arrive, c’est à cause de tes mauvaisetés ! À ce qu'il me paraît, tu es plus méchant que les autres. J’ai même appris qu’une fois, tu t’es levé la tête pour les regarder dans les yeux… regarde-toi, tu fais pitié ! Mais après tout, tu es l’un des fils… »
À ce dernier propos, le naïf rouvre grandement les yeux. Il sent qu’après autant de remontrances, il y’ aurait un peu de réconfort égal au nègre qu'il est. Mais le messager ajoute : « encore une fois tu seras FRAPPÉ pour ta témérité… »
- ouf ! ]

Onze (11) ans de cela, nous étions punis. Punis avant la prétendue restauration. Mais la restauration s’est révélée notre pire enfer. La punition aurait pu être la mort des méchants qui sacrifient le peuple haïtien, peu importe le camp dans lequel ils se trouvent. Les innocents seraient considérés comme un dommage collatéral. La main punitive du Père aurait, coûte que coûte, épargné les plus utiles comme le pasteur Elysée (de quoi je me mêle !) ou le doyen Pierre Vernet. N’étaient-ils pas plus utiles à Haïti que Martelly et Jovenel ne le sont aujourd’hui ?

Dis-moi, saint Père, du châtiment qui était censé nous tomber dessus avant de nous libérer, pourquoi les gentils y ont laissé leur peau alors que les méchants y ont été épargnés ?

Dans votre omniscience, vous saviez qui allait être président, ministre de l’Éducation, pasteur dans telle assemblée, doyen ou professeur dans telle faculté…Vous saviez qui fabriquent des filtres magiques, de la sorcellerie, de la zombification… qui concoctent de la trahison et du complot contre l’État de droit et la Constitution de mon pays… VOUS SAVIEZ ! (pardon Père, si je pleure !)

Mais je suis encore convaincu de votre omniprésence. Convaincu, car croire que vous interveniez pour nous sauver, joue en notre faveur, rien que ça !

Saint Père qui êtes aux cieux !
Je vous prie, quand vous aurez à frapper de nouveau, ne frappez plus les Pierre Vernet, les Jimmy O… Ne frappez, je vous prie, cette belle écolière qui me saluait dans sa sublime gentillesse. Ne me frappez pas, moi, et tous ceux qui me sont chers ! Ne frappez pas ces pauvres gens du Bel-Air, victimes du K-O !

Surtout, ne frappez pas, bon Père, ceux qui lisent mon article et qui sans bien comprendre, me traiteront d’hérétique, juste parce qu’ils sont atteints du syndrome de la mésinterprétation et de la conclusion hâtive. De surcroît, pardonnez-leur d'avance, car ils sont les principales victimes de la fragmentation spirituelle et religieuse.

AMEN !




Valéon VILBRUN
Linguiste, traducteur et enseignant
Email : [email protected]

Opinion
 2021-07-16 | 6

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Valéon Vilbrun

Merci les amis pour vos commentaires !????

Le 18/07/2021 à 19:43:46

Dorcé

Une prière qui se veut un pardon du Bon-Dieu. Sauf que ce dernier n'est que l'imaginaire de l'homme, ce qui fait que cette prière ne va pas être répondue. Donc un temps perdu ! Mais bon félicitations au vieux monsieur !

Le 17/07/2021 à 11:22:07

Rosier

Félicitations

Le 16/07/2021 à 21:42:32

Rosier

Félicitations

Le 16/07/2021 à 21:42:10

Enryco

Prière ou monologue d’un dieu priant un autre dieu qui n’existe que dans l’imaginaire de ceux qui croient ou de ceux qui pensent s’adresser à lui. Quel gâchis!
Bravo Valéon, Merde Haïti !

Le 16/07/2021 à 19:36:29

Tatijlove

Bravo,j'ai aimé votre prière

Le 16/07/2021 à 16:54:41