Rôle de la jeunesse dans le changement du système d’organisation sociale haïtienne

Le changement de système que doit nécéssairement réaliser la société haitienne ne peut être autre que celui du changement des structures sociales et de leurs modes d’interactions.


Nous assistons depuis un certain temps en Haïti à des manifestations de masse réclamant le changement du système d’organisation sociale. Si ces revendications se sont intensifiées à travers le pays, nous devons toutefois souligner qu’elles sont enracinées dans les luttes populaires haitiennes. En effet, les masses haitiennes n’ont jamais eu de revendications que celle du changement du système d’exploitation sociale, économique et politique de leur pauvreté matérielle et intellectuelle. Nous profitons de cet article pour faire ressortir les caractéristiques du système social haitien et le rôle qu’est appelé à jouer la jeunesse haïtienne dans le changenent de ce système.

L’un des critères permettant d’apprécier une communauté d’individus, c’est son système d’interactions sociales. Ces interactions, d’ordre culturel, politique, économique voire idéologique, donnent lieu à ce que les sociologues appellent généralement l’organisation sociale. Au niveau microanalytique, l’organisation sociale est définie comme “un ensemble structuré de personnes et de moyens réunis en vue de certaines activités physiques et intellectuelles, cohérentes et coordonnées, visant à réaliser des objectifs spécifiques à l’ensemble.” (1) De ce point de vue, un club sportif, une institution éducative sont des organisations sociales. Au niveau macroanalytique, une organisation sociale renvoie à “un arrangement global de tous les éléments qui servent à structurer l’action sociale, en une totalité présentant une image, une figure particulière , différente de ses parties composantes et différente aussi d’autres arrangements possibles.” (2) Dans cette perspective, la communauté haitienne est une organisation sociale au même titre que la République Dominicaine ou les États-Unis d’Amérique.

En nous servant de la définition de Guy Rocher, nous pouvons affirmer qu’une organisation sociale est un processus historique de formation de structures sociales et des modes d’interaction entre ces structures sociales. Étant un processus historique, l’organisation sociale est portée par des acteurs dont elle est le reflet des intérêts qui, le plus souvent, sont des intérêts divergents d’où naissent des conflits pour le maintien ou le changement d’une telle organisation sociale. La notion de système reprise de façon récurrente dans les revendications haitiennes doit être entendue en ce sens.

La chute du régime duvaliériste le 7 février 1986 a donné l’illusion d’un changement de système en Haïti. 35 ans après, nous avons assisté à beaucoup de changements dans la société haïtienne sauf au changement de système. C’est pourquoi, depuis 2018, les masses haitiennes réclament incessamment le changement de ce modèle d’organisation sociale qu’elles qualifient de sistèm peze souse. Il est intéressant de constater que le système social haïtien reproduit, à quelques différences près, le modèle du système colonial-esclavagiste fondé sur le maintien des esclaves dans l’analphabétisme, l’exploitation à outrance de la force de travail de la majorité, la négation des droits de ceux qui ont été réduits à l’état d’esclaves et l’exclusion de ceux-là du processus décisionnel. Le système ainsi constitué a ses idéologues, ses protecteurs, ses bénéficiaires et ses maîtres. En faisant la guerre de l’indépendance, nous avons changé les idéologues, les protecteurs, les bénéficiaires et les maîtres du système tout en en conservant les structures. En venant à bout de la dictature duvaliériste, nous avons changé les idéologues, les protecteurs, les bénéficiaires et les maîtres du système sans changer sa nature. Il en a été ainsi en renversant Jean Bertrand Aristide au pouvoir en septembre 1991 et en février 2004. Dans le contexte actuel, l’assassinat du président de facto Jovenel Moïse, en sa résidence privée, le 7 juillet 2021, n’inaugure en rien un changement de système. Au contraire, nous devrions plutôt y voir une manoeuvre de régénération du système.

Le changement de système que doit nécéssairement réaliser la société haitienne ne peut être autre que celui du changement des structures sociales et de leurs modes d’interactions. Un tel changement implique inévitablement l’accès à une éducation de qualité à tous, la jouissance effective des droits humains, la participation citoyenne dans les prises de décision et une économie équitable. Un tel changement se fera d’abord et surtout par la jeunesses haitienne éduquée et éducatrice, combattante, mobilisatrice, visionnaire et technocrate. Pour ce faire, cette jeunesse doit se forger un espoir. Elle doit le concevoir tel que le conçoit Géssica Généus (3), c’est-à-dire profiter du fait d’être encore vivant, dans un pays où la mort nous guette à chaque instant et en tout lieu, pour créer l’avenir que l’on souhaite avoir. Faute de quoi, nous sommes condamnés à changer d’acteurs, c’est-à-dire à changer de maîtres, de bénéficiaires, de protecteurs et d’idéologues sans changer véritablement la nature du système d’exploitation sociale, économique et politique de la pauvreté matérielle et intellectuelle des masses haïtiennes. C’est ce que nous avons fait pendant les 35 ans de la transition démocratique en Haïti. Il est donc venu le temps de changer les acteurs mais aussi les structures et leurs modes d’interactions.





Références
1. Walliser, B. Une grille d’analyse d’organisation sociale. Économie et prévision, 1972/6/ p.43-59
2. Rocher, G. Introduction à la sociologie générale: l’organisation sociale, Québec, Hurtubise HMH, tome 2, 1969, p.144
3. Interview de Géssica Généus à France 24. https://www.france24.com/fr/culture/20210716-loin-du-chaos-le-film-ha%C3%AFtien-freda-brille-au-festival-de-cannes?ref=tw_i

Opinion
 2021-07-17 |

Mackendy Jeunay

Sociologue, Maître en études humanitaires

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