Témoignage de Taïna Félix*, une survivante des rivalités à Martissant

Ce papier est le premier d'une série de quatre articles consacrés aux victimes de l'insécurité à Martissant qui paraîtront au cours du mois de juin 2021 sur notre site (www.kafounews.com).

Il est 11h 27, nous sommes au Centre Sportif de Carrefour. Allongée sur sa natte posée à même le sol dans le gymnasium, Taïna Félix nous raconte ses dernières heures passées à Martissant, quartier où elle habitait jusqu'au mardi (01 juin 2021). "Ce dont j'ai été témoin le mardi 01 juin 2021 est le plus éprouvant de tout ce que j'ai vécu à Martissant. J'ai déjà vu à plusieurs reprises des cadavres de jeunes garçons assassinés et abandonnés dans les rues, mais ce premier juin, la situation était beaucoup plus bouleversante", a commencé la jeune dame de 37 ans qui habitait Martissant 23, ruelle la joie. La tête enveloppée dans un mouchoir, elle nous parle en tenant sur ses jambes son fils de 3 ans, et avec ses yeux jetés vaguement dans le lointain comme si, en nous expliquant ses dernières heures difficiles, elle les revit en même temps.

"Je sortais chez une marchande de plats chauds à qui je venais de faire la vaisselle. À cette heure la situation était encore tendue, mais pas trop effrayante pour avoir peur. C'est en rentrant chez moi que tout a basculé. Les chefs bandits de mon quartier sont passés devant ma porte en criant "nèg yo desann". Peu de temps après, j'ai commencé à entendre des détonations. Je n'étais pas trop inquiète, car ce n'est pas une première depuis mes six ans dans ce quartier. J'ai commencé à paniquer lorsque j'ai entendu une rumeur selon laquelle on aurait incendié des maisons à Martissant 2a. J'ai commencé à paniquer non pas à cause des maisons incendiées mais parce que ceux (les bandits) qui nous protégeaient ont fui, eux qui ont des armes. Alors j'ai décidé de faire comme eux. J'ai quitté mon toit en prenant sur les bras mon fils de trois ans. Plusieurs personnes du quartier ont pris la même décision. Nous sommes partis sous les balles des bandits du village de dieu et d'autres zones. J'ai eu la chance de fuir avant que la situation ne dégénère."

Après plus de cinq minutes passées à nous raconter sa fuite, Taïna Félix marqua une pause. Elle continue à regarder loin devant elle, les yeux hagards. L'histoire contée par cette femme est poignante. Une dame qui essaie de fuir la mort avec à ses bras un enfant de trois ans, ce n'est pas quelque chose que tout le monde souhaitait vivre au cours de leur existence. Madame Félix poursuit : "ce que j'ai vécu ce mardi là, j'aimerais ne plus jamais le revivre. Je donnerai tout ce que je possède à Mont Carmel pour que plus jamais je ne revive ça dans ma vie. Durant ma tentative de fuite, j'ai vécu les heures les plus dificilles de toute ma vie. Un enfant qui déchirait mes entrailles avec ses cris, des détonations d'armes automatiques qui me faisaient sursauter par crainte d'être atteint par les projectiles. Non, je ne veux plus revivre ce moment avec mon enfant. Je ne retournerai pas à Martissant. Pour quitter la zone, je dois lever mes deux mains en l'air sinon on me butte sur le champ, mon enfant et moi. Et pourtant, je porte un bébé, pas de moyen pour moi de lever les bras. Mais je m'étais débrouillée. Et quand on a réussi à quitter la zone, ce n'était pas fini. Il fallait trouver un endroit pour passer la nuit. Dommage, on n'en a pas trouvé. On a dû dormir à la belle étoile. Avant d'avoir été amenés ici au Centre Sportif de Carrefour, nous avons connu beaucoup de moments dificiles. Des jeunes gens de Fontamara s'amusaient à nous dire : Men bandi yo. Et nous, par peur d'être tués, nous prenons ce que nous avons pour encore prendre la route en courant. Je ne veux plus revivre ses moments, conclut Taïna Félix qui croit que Martissant ne connaîtra jamais la paix si l'État ne prend pas une décision définitive pour contrer le banditisme régnant dans ce quartier.


* Nom d'emprunt

Société
 2021-06-10 | 2

Leon'art Charles

Je suis un passionné de lecture et d'écriture

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Danielson

Beau travail Kafounews, il est important de sensibiliser les autorités à prendre leur responsabilité.

Le 11/06/2021 à 11:55:14

Daphney FENELON

Que c'est triste????????????

Le 10/06/2021 à 23:00:32